À propos de Staffan de Mistura et de l’éthique internationale


Emissaires-de-l'ONU-pour-la-Syrie-Brahimi-Annan-Mistura

Ziad Majed
20 octobre 2018

M. Staffan de Mistura, l’envoyé du Secrétaire général spéciale de l’Organisation des Nations Unies en Syrie, a annoncé qu’il renoncera à son poste fin novembre prochain, après avoir passé plus de quatre ans pendant lesquels il a passé en tournée dans les capitales, a tenu des réunions, en libérant des déclarations, cumulant des revenus, des privilèges diplomatiques et d’emploi, sans que son nom ne soit associé à une seule réalisation ou à une position stricte ou même à une solide initiative inspirée par les résolutions de l’ONU adoptées au cours de ses années de fonctions.

Par dessus tout, De Mistura quitte son travail après avoir contribué à transformer les négociations sur la prétendue paix syrienne à Genève entre le régime d’Assad et son opposition en “négociation pour les négociations” à la manière israélo-palestinienne, où les recommandations de la première conférence de Genève I (parrainée par son prédécesseur Kofi Annan le 30 juin 2012), dans laquelle le régime était autorisé à exclure toute recherche politique en faveur de la recherche sur la sécurité technique, ce qui lui permis, avec le temps, appuyé par une intervention militaire russe, d’éliminer l’intégralité de la “voie Genevoise » en totalité.

Au mépris du droit international

La pire performance de De Mistura au cours de son mandat a été son indifférence à un certain nombre de résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies, notamment la résolution 2139 du 22 février 2014, appelant à la fin des attaques de “toutes les parties” contre des civils et à la levée du siège sur les zones de Damas, Alep, Homs et Idleb, ainsi que le bombardement de certaines d’entre elles et l’entrée de l’aide humanitaire. Cette décision a été retirée des négociations et remplacée par des appels lancés par De Mistura après 2015 pour expulser les civils des zones assiégées ou pour faire sortir les combattants ou les opposants ou les jihadistes d’autres zones, se rendant aux positions russes qui justifiaient la perte de civils lors des bombardements, à cause de leur refus de sortir des régions visées, accusant la responsabilité de frappes des villes, des villages (et des hôpitaux), aux groupes « armés », dont certains s’y trouvaient. Dans les deux cas, l’envoyé de l’ONU a contredit le droit international humanitaire, en premier lieu la quatrième Convention de Genève, qui prévoit la protection des civils contre les opérations militaires, et non le déplacement imposé par l’agresseurs sous prétexte de la présence de groupes armés (même jihadistes) dans leurs quartiers.

De plus, De Mistura n’a pas émis durant les années de sa mission d’initiatives efficaces montrant son suivi et celui de son équipe, pour le dossier des prisons et les centres de détention, présenté plus d’une fois au Conseil de sécurité, qui a émis à ce sujet des recommandations et des déclarations faites par les représentants d’un certain nombre d’États membres et ont publié des rapports détaillés des organisations de défense des droits de l’homme et des organismes de droits internationaux, qui font tous référence au massacre des dizaines de milliers de victimes. Son silence, ou du moins, ne pas insister de faire des recherches, afin de le transformer en une question centrale dans la « négociation » et dans les contacts qu’il entreprenait, est apparu comme une reconnaissance et une occurrence de l’existence de l’un des plus graves crimes commis et continuent de commettre, considérant la question comme un problème technique, comme d’autres questions de recherche et de négociation pouvant être mis en avant ou Remis à plus tard.

Dans l’éthique d’un membre du personnel international

De Mistura a pris ses fonctions, un an avant l’intervention militaire Russe en Syrie et le changement de plusieurs équations sur le terrain et avant l’arrivée de Trump à la Maison blanche à Washington avec le changement d’administration américaine, ainsi avant que de nombreuses horreurs ne se produisent et qui vont venir s’ajouter au contexte des horreurs syriennes pour l’accompagner durant les années de son « travail ». La continuité de De Mistura dans ses fonctions face à tous ces changements, dans aucune de ses phases, ne semble pas le pousser à prendre, avec détermination courageuse, de sa part, des initiatives adhérentes ou des engagements ou défenses dans l’espoir de parvenir à réaliser des percées diplomatiques pour freiner la machine de la tuerie. Il semblait toujours un homme collé à son poste, s’adaptant à tous les changements pour y rester, si nécessaire, se transformant en un faux témoin de ce qui se passe, comme cela est arrivé après l’enlèvement de Moscou du processus de négociation, le transportant de Genève à Astana où De Mistura a effectivement mis fin à son rôle en tant que sponsor de négociation et de ses processions.

Avant Astana qui l’a renversé sans le pousser à démissionner en signe de protestation ou par respect pour lui-même et pour son rôle, aucune visite n’a été marquée par De Mistura dans la région syrienne hors du contrôle du régime, tout comme font d”habitude  les médiateurs dans les conflits en général, pas même les zones du régime, à l’exception de son hôtel à Damas et des lieux des réunions avec les  « Responsables ». L’homme n’a pas mis les pieds dans des camps de réfugiés dans les pays voisins de la Syrie et n’a aucune connaissance des affaires touchant la Syrie, ou de compétence politique syriennes qui lui permettraient de lire ce que des chercheurs ou des spécialistes syriens ont écrit sur les affaires du pays, dans lequel il veut résoudre les conflits. Ses initiatives pour la formation de la « société civile » et l’intégration de femmes syriennes en son sein, afin qu’elle soient impliquées dans les formulations des textes négociés, ne sont pas que des tentatives qui semblaient artificielles et désespérée afin de paraitre comme « progressiste » et « moderne » concerné par l’élargissement de la participation sociétale, entendre des voix « différentes », imposant sur les politiciens mâles et réactionnaires (ils étaient ainsi voire même plus) des éléments féminins choisis par lui-même et par ses conseillers, conformément à l’image requise au niveau international, bien que sans substance.

Cependant, la biographie de De Mistura, au-delà de son caractère et de ses fonctions, résume une biographie morale internationale qui régit nombre des relations du monde d’aujourd’hui. L’homme est comme ses homologues dans les organisations des Nations Unies, il ressemble à beaucoup de politiciens et diplomates avec qui il traite pour résoudre les crises qui les ont souvent causées, ou qui les ont compliquées. Ils ont les mêmes vanités et prétentions bâtit sur la connaissance de deux ou plusieurs langues et la connaissance des caractéristiques du travail bureautique, la préparation de rapports et l’utilisation des terminologies littéraires des réunions, la préparation des budgets et le recrutement de consultants, ainsi que d’un manque de culture et d’une curiosité limitée, de l’absence d’un sens humain, de l’indifférence de la nécessité de justice, le manque de respect aux connaissances comme condition d’entrer dans le royaume de lutte pour traiter avec des sociétés, des régimes et des conflits aux niveaux multiples.

(…)

En tout état de cause, de Mistura quitte son poste, précédé de Lakhdar Brahimi puis de feu Kofi Annan, et probablement sera remplacé par un autre émissaire, présentant des caractéristiques et des règles de relations internationales similaires, rien ne suggère une modification ou une amélioration, pas en ce qui concerne la Syrie, Bon nombre des conflits actuels dans le monde et leurs conséquences. Cela aide également à comprendre les raisons du déclin du système des Nations Unies, qui a besoin de réformes qui commencent par redéfinir son rôle, le rôle de ses organisations et de ses principaux employés, aboutissant au veto du Conseil de sécurité, souvent utilisé pour protéger les crimes ou les violations de certains de ses membres et alliés.

عن ستافان دي مستورا والأخلاق الدولية

20 -OCTOBRE- زياد ماجد / أكتوبر – 2018

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Très intéressant… Ziad Majed


 

Ziad Majed : «Bachar n’est pas incontournable, c’est la Russie et l’Iran qui le sont»

http://video.lefigaro.fr/figaro/video/ziad-majed-bachar-n-est-pas-incontournable-c-est-la-russie-et-l-iran-qui-le-sont/5690587169001/

 

Assad-liberté-&-démocratie

 

« Cela contredit toutes les valeurs de la France »


 

Ziad Majed : « Cela contredit toutes les valeurs de la France »

Faut-il parler avec Bachar Al Assad de l’avenir de la Syrie ? Le point de vue de Ziad Majed, politologue, professeur à l’Université américaine de Paris

Ziad Majed.

Ziad Majed.

Les propos d’Emmanuel Macron m’inspirent trois commentaires. D’abord, on discute avec Bachar Al Assad depuis 2012. Tout le processus mené à Genève, sous le patronage des Nations unies, consiste en une discussion avec le régime syrien. Il y a eu huit sessions de négociations jusqu’à maintenant. Aussi, les Nations unies sont toujours présentes à Damas et l’ambassadeur du régime syrien auprès des Nations unies, Bachar al-Jaafarai, est toujours présent à New York, où il assiste aux réunions du Conseil de sécurité.

Ensuite, dire que « Bachar sera là » car « il est protégé » relève d’une logique contraire au droit international et qui considère que la loi du plus fort s’applique. Cela contredit toutes les valeurs que la France prétend défendre dans le monde. Sous prétexte que les Russes et les Iraniens occupent militairement la Syrie, on devrait faire avec Bachar Al Assad ? Certes, les relations internationales se construisent en tenant compte du rapport de force comme d’une réalité avec laquelle il faut composer et qu’il faut, dans le même temps, modifier. Mais en vertu du droit international, il existe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale des mécanismes qui, précisément, permettent de ne pas composer avec une personne accusée de crimes contre l’humanité, quand bien même celle-ci est protégée.

Enfin, quand Emmanuel Macron dit « Bachar est l’ennemi du peuple syrien, mon ennemi, c’est Daech », c’est extrêmement choquant, car cela signifie que, même s’il affame son peuple, même s’il commet des crimes contre l’humanité mentionnés dans des rapports de l’ONU, ce n’est pas l’affaire de la France. Ce message expulse les Syriens de la communauté internationale et de la protection du droit international, mais il signifie aussi que, tant que c’est un peu loin, il n’est pas grave de massacrer un peuple.

Bien sûr, de nombreux problèmes se posent pour l’application du droit international. Mais il faut commencer par faire respecter les résolutions de l’ONU dont une, votée en 2014 et jamais mise en œuvre, exigeant la fin des sièges en Syrie. Aujourd’hui, une partie de la population de la Ghouta (aux alentours de Damas, NDLR) et dans des poches dans le centre du pays est encerclée et affamée. Ce n’est pas en disant que Bachar Al Assad sera un interlocuteur qu’une telle résolution sera appliquée. C’est en faisant pression sur les Russes, en imposant plus de sanctions contre les dignitaires du régime syrien, en disant que ceux qui maintiennent le siège en paieront le prix devant des tribunaux internationaux… Il est possible de démarrer des procédures en vue de la création d’un tribunal spécial pour la Syrie.

Ne pas agir afin d’éviter le pire, c’est une logique qui ne tient pas, car le pire déjà se produit. Barack Obama avait fait du recours au gaz chimique une ligne rouge et, quand il a été utilisé en 2013, ni les Américains ni la communauté internationale n’ont réagi, ce qui a certainement encouragé les Russes dans leur soutien du régime.

Lire le deuxième point de vue du débat

Recueilli par Marianne Meunier
https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Ziad-Majed-Cela-contredit-toutes-valeurs-France-2017-12-18-1200900417

Syrie : “La violence est dans les gènes de la famille Assad depuis 1970”


 

Syrie : “La violence est dans les gènes de la famille Assad depuis 1970”

Pour le politologue libanais Ziad Majed, le revirement de Macron sur Assad est immoral et dangereux, car la dictature alimente le terrorisme.

PAR LOUIS CHAHUNEAU

Modifié le 12/07/2017 à 11:09 – Publié le 11/07/2017

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À Alep le 24 juillet 2016, dans la zone rebelle. 200 000 civils ont été assiégés et bombardés pendant des mois par le régime d’Assad avec le soutien russe. © AFP/ AMEER ALHALBI

Le 21 juin,

dans une interview accordée à huit journaux européens, Emmanuel Macron déclarait que la destitution de Bachar el-Assad en Syrie n’était plus la priorité de la France, faute de « successeur légitime », suscitant l’inquiétude de l’opposition syrienne. Le président de la République ajoutait : « Bachar, ce n’est pas notre ennemi, c’est l’ennemi du peuple syrien. » La semaine suivante, il accueillait à l’Élysée Riad Hijab, le coordinateur du Haut Comité de l’opposition en vue des négociations, et réaffirmait son soutien « au peuple syrien », brouillant la diplomatie française au Proche-Orient.

Le politologue libanais Ziad Majed, spécialiste de la Syrie et enseignant à l’American University of Paris, a cosigné une tribune dans le quotidien Libération du 3 juillet pour dénoncer « ce revirement diplomatique majeur ». Pour Le Point.fr, il explique pourquoi ces propos sont ambigus et placent la France « dans la position d’un État complice ».

Le Point.fr : La politique française envers la Syrie a-t-elle vraiment changé entre François Hollande et Emmanuel Macron ?

Ziad Majed : Oui, en tout cas au niveau du discours. La vision de Macron, défendue par le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, consiste à s’allier avec la Russie dans une lutte plus virulente contre le terrorisme en Syrie. Cela rompt avec la politique de Hollande qui considérait que la lutte contre le terrorisme devait aller de pair avec une solution politique en Syrie, qui destituerait Assad. Macron n’y est pas opposé, mais explique que ce n’est pas la priorité et qu’Assad n’est pas l’ennemi de la France.

Emmanuel Macron a-t-il raison de dire qu’« Assad n’est pas l’ennemi de la France », mais « du peuple syrien » ?

Cette formule est dangereuse parce qu’elle exclut le peuple syrien de la communauté internationale. Un dictateur pourrait donc tuer, massacrer ? Cela alimente le terrorisme et la vengeance. Allez dire aux habitants là-bas que c’est de la « realpolitik ». Ça ne marche pas. Admettre que Bachar el-Assad est l’ennemi de son peuple, c’est reconnaître qu’il est criminel. Donc, il ne peut pas être légitime. L’argument ne tient ni au niveau pragmatique, ni au niveau éthique, ni même au niveau du droit international. Je comprendrais une coopération avec les Russes, mais avec des objectifs clairs et négociés à l’avance.

Entre 2005 et 2007, la plupart des djihadistes qui partaient combattre les Américains en Irak étaient manipulés par le renseignement syrien.

La France n’a-t-elle pas intérêt à ce qu’Assad reste au pouvoir, notamment pour reprendre la coopération entre les services syriens et ainsi améliorer son renseignement antiterroriste ?

Non, c’est un mythe, une illusion. Il y a eu quelques moments de coopération entre les services secrets français et syriens, mais cela a toujours fonctionné de manière très politique. Le régime syrien, quand il souhaite normaliser avec un État, lui fournit des listes, des noms, pour lui montrer qu’il est indispensable dans la lutte antiterroriste. Mais cela indique en réalité qu’il est impliqué dans les réseaux de terrorisme. D’ailleurs, ce n’est pas un secret qu’entre 2005 et 2007 la plupart des djihadistes qui partaient combattre les Américains en Irak passaient par Damas et étaient manipulés par le renseignement syrien, et en particulier par le beau-frère de Bachar el-Assad, Assef Chawkat, qui est mort en 2012 dans une explosion mystérieuse. Hafez el-Assad est également soupçonné d’avoir commandité l’attentat rue des Rosiers en 1982, ainsi que l’assassinat de l’ambassadeur français au Liban Louis Delamare à Beyrouth en 1981 (sa mort n’a jamais été élucidée, NDLR). Et le régime n’a plus les mêmes capacités au niveau du renseignement qu’il y a dix ans. Il est extrêmement épuisé. Les trois quarts du pays échappent à son contrôle. Il n’a pas de réseau dans la zone que contrôle Daech. Enfin, le terrorisme qui frappe la France a surtout été l’œuvre de citoyens français.

Le bombardement d’une base aérienne du régime par l’armée américaine s’inscrit-il dans une stratégie de long terme ?

C’était un acte isolé. Donald Trump a voulu marquer sa différence avec Obama : montrer que l’usage des armes chimiques entraînera une riposte immédiate des États-Unis. Mais la priorité des Américains en Syrie reste de détruire Daech en soutenant les Kurdes du côté de Raqqa.

Selon les renseignements américains, le régime serait sur le point de mener de nouvelles attaques chimiques. Quel serait l’intérêt pour Assad ?

Je ne pense pas qu’il y aura un énorme scandale si le régime réutilise le gaz sarin. Il l’a utilisé hier, et aujourd’hui, c’est le chlore. Il y a eu une telle banalisation de la mort en Syrie que plus rien ne surprend. Et s’il y a bien un domaine que maîtrise parfaitement le régime, c’est le dosage de la violence. En 2011, le régime ne s’attaquait pas aux manifestations dans les quartiers bourgeois où les gens s’habillent comme en Occident. En revanche, la mort s’est abattue dans les zones rurales, pauvres, sunnites, où les femmes sont voilées et les hommes barbus. Leur mort ne suscite pas la même réaction chez les Occidentaux. De plus, il y a un excès de violence incroyable dans les prisons de l’État. Ces histoires sont tellement inhumaines que beaucoup n’y croient même plus. La violence est dans les gènes de la famille Assad depuis 1970. Le régime pense qu’il survivra en humiliant sa population. Tous ceux qui veulent marcher la tête haute doivent être frappés jusqu’à la soumission. En arabe, on dit : « La mort ou la soumission. »

Penser que seul un dictateur est en mesure de tenir ce pays est totalement faux. On est en train de répéter les mêmes erreurs chaque décennie.

Dans quel état se trouve l’opposition syrienne ?

Après août 2013, et la volte-face d’Obama, l’opposition s’est sentie démunie et trahie, de sorte que beaucoup ont abandonné la lutte. Ce n’est pas une coïncidence si Daech est devenu puissant à partir de ce moment-là. Les forces islamistes de l’opposition se sont aussi renforcées, et les pays du Golfe leur ont rapidement apporté leur soutien. Au niveau international, l’opposition est représentée dans le Haut Comité en vue des négociations. Mais sur le terrain, il y a une fragmentation des forces : l’Armée syrienne libre, les forces islamistes et Fatah al-Cham. Ce dernier groupe n’est pas représenté dans la délégation au Haut Comité puisqu’il est considéré comme un mouvement terroriste.

Le problème, c’est que tous ces groupes très différents n’ont pas le même objectif politique. En Europe, on veut que l’opposition soit représentée par un seul homme, mais on oublie qu’elle est constituée d’acteurs de gauche, de droite, de libéraux, de communistes, d’islamistes, de tribaux, de féodaux… Ce morcellement est le fruit de 47 ans de dictature. La Syrie vit sous l’état d’urgence depuis 1963, et la prise du pouvoir par le parti Baas. Celui-ci a dissous les partis politiques, interdit les associations, la vie publique, monopolisé les médias. Et l’opposition politique, qui a depuis vécu en prison ou en exil, n’a jamais eu les ingrédients pour reconstruire un modèle politique.

L’opposition possède-t-elle encore la capacité nécessaire pour renverser Assad ?

Depuis l’intervention des Russes en septembre 2015, la chute du régime est devenue militairement impossible. Les Russes ont mené des dizaines de milliers de raids aériens. Certes, le régime ne contrôle que 24 % du territoire syrien, mais 65 % de la population vit dans ces zones qui concentrent les grandes villes comme Damas, Alep, Homs et Hama. Beaucoup de civils se sont réfugiés dans ces territoires, sous le contrôle du régime, pour éviter les bombardements. Bachar el-Assad a tout fait pour pourrir la vie des gens qui vivent dans les autres régions : les hôpitaux sont bombardés, et il n’y a pas d’eau ni d’électricité. Avant 2013, les gens documentaient les massacres pour témoigner au monde entier leur quotidien. Mais, depuis, ils le font pour leur mémoire parce qu’ils ont senti que tout le monde les avait abandonnés. Les islamistes avaient prédit cela. La relation quotidienne avec la mort a fait monter le poids de l’islam dans la société.

Les négociations de paix reprennent à Genève le 10 juillet. Peuvent-elles encore aboutir ?

Non. Les négociations ont commencé en juin 2012 avec l’idée d’une transition politique en Syrie. Puis, les Russes ont commencé à utiliser des termes comme « coalition » avec Assad, alors que les négociations visaient à mettre de côté le régime. Et les Nations unies ont ajouté une autre clause : « la lutte contre le terrorisme ». Or, les Russes considèrent toute l’opposition comme terroriste. Depuis, tout est bloqué. Les discussions à Astana, qui visaient à convenir de cessez-le-feu, ont abouti à la création de cinq zones de « désescalade » (celui de la ville de Deraa n’est pas respecté, NDLR). La moitié des groupes d’oppositions boycottent aujourd’hui les négociations, car les cessez-le-feu ne sont pas tous respectés.

Quelle solution préconisez-vous pour la paix ?

Ce ne sont plus les Syriens qui décident. La Russie et l’Iran gèrent leur diplomatie et veulent qu’Assad reste au pouvoir moyennant quelques réformes. Les Iraniens veulent garder le contrôle de Damas pour rester en contact avec le Hezbollah au Liban, la mer Méditerranée et la frontière israélienne. Les Russes veulent se poser comme les protecteurs du régime syrien tout en conservant leurs bases militaires à Tartous et Hmeimim. Mais penser que seul un dictateur est en mesure de tenir ce pays est totalement faux. On est en train de répéter les mêmes erreurs chaque décennie, sans apprendre des leçons du passé ni trouver les solutions. Ce n’est pas une coïncidence si Daech est apparu en Irak, en Syrie et en Libye. Il s’agit des régimes les plus atroces de la région. Saddam Hussein et Hafez el-Assad possèdent tous deux la même mentalité : des guerres, tout le temps, avec un écrasement des voix de l’intérieur. Et lorsqu’un État n’arrive plus à tout contrôler, la situation explose et, en l’absence de vie politique, ceux qui sont le plus structurés pour prendre la relève demeurent les djihadistes. L’intervention militaire en Libye (2011) n’est pas la première cause du chaos actuel, c’est surtout le non-accompagnement de la transition politique qui a mené à l’échec. L’Irak aussi a souffert d’une gestion défaillante après Saddam Hussein. En Syrie, il faut dès maintenant travailler à une transition politique.

http://www.lepoint.fr/monde/syrie-la-violence-est-dans-les-genes-de-la-famille-assad-depuis-1970–11-07-2017-2142309_24.php

Syrie : “Les trente derniers mois ont démontré que la pire action est l’inaction”


Douma à la Ghouta Orientale ke 22082013

Douma à la Ghouta Orientale ke 22082013

 

Syrie : “Les trente derniers mois ont démontré que la pire action est l’inaction”

LE MONDE | 11.09.2013 à 11h41 • Mis à jour le 11.09.2013 à 12h22 | Propos recueillis par Benjamin Barthe

 L’essayiste politique syrien Yacine Al-Hadj Saleh est l’un des principaux théoriciens de la révolution anti-Assad. Agé de 52 ans, ancien membre du Parti communiste, il a vécu jusqu’au début du mois d’août dans la Ghouta, la banlieue de Damas touchée par l’attaque chimique du 21 août. Il réside désormais, clandestinement, dans une autre région de la Syrie. Le Monde a pu le contacter par Skype, avec l’aide du politologue libanais Ziad Majed.

Que pensez-vous de la proposition russe visant à mettre l’arsenal chimique syrien sous contrôle ?

Yacine Al-Hadj Saleh : L’initiative russe a brouillé les cartes et ouvert la porte à des manœuvres diplomatiques qui pourraient s’éterniser. Cette initiative n’aurait pas pu être possible si Moscou et le régime de Damas lui-même n’avaient pas senti l’hésitation occidentale. Ils ont offert à l’Occident ce qui pourrait lui permettre de ne pas intervenir. J’étais convaincu, depuis que l’on a évoqué la frappe à la suite du massacre à l’arme chimique commis par le régime Assad, qu’une telle réaction était trop morale et dénuée d’intérêts pour que les Américains l’adoptent.

Vous sentez-vous à nouveau abandonné par la communauté internationale ?

L’initiative russe et l’aval de principe des Occidentaux montrent l’immoralité du système international qui ne se préoccupe pas de la mort de dizaines de milliers de Syriens depuis trente mois. Dépouiller le régime de son arsenal chimique tout en le laissant en place, ce n’est pas faire justice. Depuis quand laisse-t-on un criminel libre s’il se contente de rendre l’arme du crime ? Les observateurs évoquent la satisfaction de “tout le monde” à la suite de cette initiative. Tout le monde peut-être, sauf le peuple syrien !

L’hypothèse de frappes contre le régime syrien a suscité et continue de susciter beaucoup de peurs en France, notamment celles d’un embrasement régional et d’une montée des djihadistes. Que répondez-vous ?

L’après-frappe suscite nos peurs aussi. C’est pour cela que si une attaque était finalement déclenchée, il faudrait qu’elle s’intègre dans une stratégie plus large, qui inclue de renverser le régime ou du moins de faciliter son renversement par les révolutionnaires. Si tout cela avait été fait il y a un an, la situation, aujourd’hui, aurait été meilleure pour tout le monde. Les trente derniers mois ont démontré que la pire action est l’inaction. Un pays entier, situé dans une région cruciale de la planète, est laissé en ruine. Les groupes djihadistes sont les seuls à bénéficier d’une situation de chaos généralisé. Le régime n’est pas un rempart contre eux, au contraire. Ils se légitiment l’un l’autre et coexistent parfaitement.

Au sein des gauches arabes et occidentales, beaucoup estiment que la révolution syrienne est instrumentalisée pour affaiblir le camp de la résistance à Israël. Votre avis ?

J’ai été membre de la branche du Parti communiste qui s’est opposée à Hafez Al-Assad [le père de l’actuel président syrien]. Puis j’ai été emprisonné de 1980 à 1996, et durant cette période, j’ai cessé d’être communiste. Il me semblait que le communisme étouffait les demandes de liberté et de justice. Je constate qu’en Syrie et ailleurs, beaucoup de communistes ont fait le contraire. Ils ont sacrifié la dimension morale, pour s’attacher au rite. Ces milieux sont restés en retrait de la révolution, car ils sont enfermés dans une mentalité de clan. Ils sont à l’écart de la lutte réelle des gens et compensent cette distance par des considérations externes, comme une pseudo-lutte contre les Etats-Unis.

Les Américains et les Israéliens ont sûrement des plans. Mais qui, sinon le régime, a détruit la Syrie, une destruction qui dépasse les rêves les plus fous de la droite israélienne ?

Quelles sont les conditions de vie dans la Ghouta ?

Depuis la libération de cette zone, le régime a coupé l’électricité, les réseaux de communication et l’eau, pour la punir. La population s’éclaire grâce à des générateurs électriques chinois. Le litre d’essence vaut presque 2 dollars et les générateurs consomment 1 litre par heure. Les plus pauvres se contentent de lampes de poche. Les gens vivent la plupart du temps dans les sous-sols, pour des raisons de sécurité. L’eau est utilisée d’abord pour boire ou se laver, et ensuite pour les toilettes. Mais la vie continue. Les gens cultivent des légumes sur des petits lopins, à un mètre de l’endroit où les corps sont enterrés. Le voisinage entre la mort et la vie est l’une des caractéristiques de la Ghouta.

Vous avez écrit très tôt que cette révolution était “impossible”. Pourquoi ? Une issue heureuse est-elle encore possible ?

Impossible parce que le régime n’est concerné que par sa perpétuation et qu’il est prêt à tout faire pour maintenir le clan Assad au pouvoir. Impossible aussi parce que la société est chargée de tensions, tant le régime l’a fracturée et a empêché l’émergence de forces alternatives. Mais la révolution impossible a eu lieu malgré tout. Je ne parlerai pas d’une fin heureuse. La seule chose qui pourrait apaiser un peu les douleurs des Syriens et qui permettrait d’ouvrir une nouvelle page, où tout sera difficile, est la chute du régime.

 

 

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