La liste est atroce. Elle recense, avec parfois des schémas à l’appui, 72 méthodes de torture employées par le régime syrien dans ses geôles et ses hôpitaux militaires. La «chaise allemande» et le «tapis volant», qui broient le dos et la colonne vertébrale, les suspensions au plafond, par un bras ou une jambe, des heures durant, les brûlures en faisant fondre des sacs en plastique ou après avoir aspergé les corps d’insecticide, les électrocutions, les coups qui fracturent mains, pieds, cages thoraciques ou crânes, les fouets qui lacèrent la peau, les viols.

Les sévices, compilés dans le dernier rapport du Réseau syrien pour les droits de l’homme (SNHR), sont tous plus abominables les uns que les autres. Ils ne se déroulent pas que dans des chambres de torture, mais aussi dans des cellules surpeuplées, sans aucune hygiène, où les morts sont abandonnés à côté des encore vivants pendant des jours, et où la nourriture manque cruellement. Elle se poursuit dans les hôpitaux militaires, où des torturés qui y sont parfois envoyés se voient frappés et où des étudiants en médecine s’en servent comme cobayes pour s’exercer. Le SNHR, qui compile les disparitions et enquête sur le système de détention en Syrie depuis le début du soulèvement, a calculé que 14 298 personnes, dont 63 femmes et 178 enfants, sont morts sous la torture entre mars 2011 et septembre 2019. Parmi elles, 14 131 l’ont été par le régime de Bachar al-Assad, les autres par des groupes jihadistes ou armés.

Le recours à la torture par Damas est largement documenté. Plusieurs ONG, dont Amnesty International et Human Rights Watch, ont publié des études ces dernières années dénonçant son caractère systématique et industrialisé. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a également accusé le régime syrien d’extermination et de crimes contre l’humanité dans un rapport, transmis début 2016 au Conseil de sécurité, intitulé «Hors des regards, loin des consciences : les morts en détention dans la République arabe syrienne». Damas a toujours nié.

Crises d’hystérie

Ceux qui sortent de cet «archipel de la torture», selon l’expression d’Amnesty International, le doivent le plus souvent à leur famille, qui a pu identifier et payer des officiers corrompus. Omar Ahmad al-Shegri a passé trois ans et demi dans la prison de Saidnaya, à proximité de Damas, et dans celle de la branche 215 des services de renseignement militaire, également à Damas. «L’une des méthodes les plus cruelles consistait à m’électrocuter après m’avoir renversé un liquide sur le corps. Cela cause des douleurs insupportables. Une autre était de nouer le pénis avec un fil et de me faire boire de l’eau salée. Au bout d’un quart d’heure, la douleur gagne les reins et le pelvis. […] Durant les interrogatoires, j’ai eu les mains, les pieds et les côtes fracturés après avoir été battu à coups de barre de fer. J’ai toujours les cicatrices des fractures», a-t-il expliqué aux enquêteurs de SNHR.

Quand il a été libéré en juin 2015, Omar al-Shegri pesait 35 kilos et était tuberculeux. D’autres rescapés ont raconté comment les sévices subis poussent certains à sombrer dans la folie. Ils délirent, souffrent d’amnésie et d’hallucinations et font des crises d’hystérie. Les gardiens les laissent dans les cellules avec les autres. La plupart des victimes de ce syndrome de «dissociation» finissent par mourir.

«Lame»

Les sévices ne s’arrêtent pas aux portes des hôpitaux militaires. Certains qui y ont été envoyés ont raconté comment ils avaient été battus et laissés sans soin. «Les tabassages se déroulaient deux fois par jour, à 16 heures et 2 heures. Il y avait quatre employés de l’hôpital et un officier. Durant les deux premiers mois et demi, nous sommes restés nus, les yeux bandés», a témoigné Nayel Bashir al-Mughrabi, originaire de la banlieue de Damas. «Il y avait un adolescent de 15 ans qui était sur le même lit que moi. Ils avaient l’habitude de le frapper avec une grenade, ils lui ont cassé toutes les dents. Une fois, ils l’ont aspergé d’insecticide, lui ont mis le feu, et ont ensuite enveloppé son corps de gaze. Parfois, ils enlevaient la gaze, lui coupaient la peau avec une lame, et remettaient la gaze.» Le Réseau syrien des droits de l’homme a identifié six tortionnaires de haut rang, dont Yasin Ahmad Dahi, qui a dirigé la branche 235 où il supervisait la torture des détenus, avant de prendre la tête de la sécurité militaire à Deir ez-Zor, puis à Homs. Egalement incriminé, Ghassan Jawdat Ismail, directeur de la sécurité de l’armée de l’air. Il est visé depuis 2012 par des sanctions de l’Union européenne.

En novembre 2018, la France a lancé des mandats internationaux pour «complicité d’actes de torture», «complicité de disparitions forcées» et «complicité de crimes contre l’humanité» contre trois des plus hauts dignitaires du régime syrien. Parmi eux figurent Ali Mamlouk, directeur du bureau de la sécurité nationale, et Jamil Hassan, chef des services de renseignement de l’armée de l’air, déjà visé par un mandat d’arrêt allemand. Ils sont poursuivis depuis la mort de Mazen Dabbagh et de son fils, Patrick. Tous deux franco-syriens, ils ont été arrêtés à Damas en 2013 et sont morts en détention.

Luc Mathieu