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Syrie : l’ONU ne supervisera pas la distribution de l’aide française

Par Luc Mathieu — 24 juillet 2018

 

Contrairement à ce qui avait été annoncé, les Nations unies ne sont pas associées à l’opération humanitaire organisée par Paris et Moscou dans la banlieue de Damas. Une mission qui suscite scepticisme et défiance parmi les ONG.

Un avion-cargo de l’armée russe, un Antonov An-124, a bien atterri vendredi, peu après 19 heures, sur la base aérienne de Châteauroux (Indre). Il a été chargé d’une cargaison humanitaire fournie par la France, 44 tonnes de matériel médical, tentes et couvertures, d’une valeur d’environ 500 000 euros. Un peu plus tard, l’avion s’est posé sur la base militaire russe de Hmeimim en Syrie. Jusque-là, le déroulé de la première mission humanitaire franco-russe en Syrie a été respecté. Et ensuite ? Un flou total.

Vendredi à Paris, quelques heures avant que l’avion russe n’arrive en France, les diplomates chargés du dossier l’assuraient : la distribution de l’aide, destinée à la Ghouta orientale, une banlieue de Damas assiégée et bombardée pendant cinq ans avant que le régime syrien, allié à la Russie, n’en reprenne le contrôle en avril, débuterait au plus vite, peut-être dès le 21 juillet. Et surtout, que cette distribution serait contrôlée par l’ONU. «Il y aura des employés d’OCHA [le bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies, ndlr] dans les véhicules du convoi», assurait un diplomate.

 

Le «bras armé» du régime

Cette supervision est d’autant plus indispensable que le Croissant rouge syrien, chargé de l’intendance, est connu pour sa proximité avec le régime de Bachar al-Assad. «Il est son bras armé. Croire qu’il puisse être indépendant est complètement absurde», explique un spécialiste de la Syrie. Depuis le début de la guerre, les convois d’aide humanitaire que le Croissant rouge est chargé d’acheminer, y compris pour des villes assiégées et affamées, sont régulièrement pillés par les forces du régime ou des milices qui le soutiennent. «La condition pour que l’aide ne soit pas détournée est que des employés d’OCHA soient présents de l’atterrissage de l’avion jusqu’à la distribution, ils connaissent les pratiques du régime», affirmait vendredi un diplomate.

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Mardi, aucun colis de l’aide française n’avait été distribué dans la Ghouta orientale. «L’aide sera acheminée puis distribuée en conformité avec le droit international humanitaire, dans les meilleurs délais», expliquait la veille, sans plus de précision, le Quai d’Orsay. Mais joint par Libération, un responsable des Nations unies affirme que son organisation ne supervisera pas la distribution. «Les employés d’OCHA en Syrie ont découvert cette mission humanitaire après que l’avion russe est parti de France. Nous n’y sommes associés en rien. La France ne nous a rien demandé, même pas quels étaient les besoins humanitaires dans cette zone. C’est pour le moins étrange.»

 

«Symboliquement, c’est terrible»

Depuis le 18 juillet, après une réunion organisée avec les ONG au centre de crise du Quai d’Orsay, cette opération humanitaire franco-russe suscite au mieux le scepticisme, au pire la défiance. «La France s’associe à un belligérant, la Russie, principal allié de Damas, qui mène une campagne de bombardements depuis 2015. Cela pose quand même des questions sur les obligations d’indépendance et de neutralité que doivent respecter les missions humanitaires», explique le directeur d’une ONG. «Cette affaire ne serait que ridicule si elle n’était pas aussi honteuse. Symboliquement, c’est terrible. L’aide est arrivée sur la base de Hmeimim, celle-là même d’où partaient les avions russes qui bombardaient la Ghouta. Comment la France peut-elle s’engager de cette manière ?» s’interroge un diplomate de l’ONU. C’est aussi à Douma, dans cette même Ghouta orientale, que le régime syrien a utilisé des armes chimiques le 7 avril pour précipiter le retrait des rebelles. Ces bombardements avaient déclenché des frappes des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la France en représailles.

Dans un communiqué conjoint avec le ministère de la Défense russe diffusé vendredi, Paris assure agir «dans le respect du droit humanitaire international». «La Ghouta n’a reçu aucune aide depuis sa reconquête par le régime. C’est un angle mort, les besoins humanitaires sont importants, explique une source diplomatique. Cette mission organisée avec la Russie montre que Moscou change d’attitude à notre égard. Si l’on veut aller plus loin, vers une solution politique, il faut d’abord mesurer le niveau de confiance.»

 

«Strapontin»

«Cette opération humanitaire a été décidée à l’Elysée, pas au Quai d’Orsay», affirme un spécialiste du dossier. Selon un diplomate, elle fait suite à deux rencontres d’Emmanuel Macron avec Vladimir Poutine, le 24 mai à Saint-Pétersbourg et le 15 juillet à Moscou. L’objectif du président français est de rapprocher deux initiatives pour une éventuelle solution politique : celle dite du «small group», qui rassemble la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, la Jordanie, l’Egypte et l’Allemagne, et celle d’Astana, où siègent la Russie, l’Iran et la Turquie. Le processus d’Astana a éclipsé les tentatives de médiation menées par l’émissaire spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura. C’est aussi à Astana qu’ont été fixées des «zones de désescalade», sans pour autant que ces cessez-le-feu soient respectés par la Russie et la Syrie. «L’Elysée est prêt à tout pour se voir offrir ne serait-ce qu’un strapontin lors d’éventuelles négociations politiques, assure un spécialiste du dossier. Mais on s’est lancés dans cette opération humanitaire avec les Russes sans avoir toutes les garanties. On a abîmé notre image.»

Luc Mathieu

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La France dans le piège russe en Syrie


Opération humanitaire conjointe entre Moscou et Paris pour la Syrie juillet 2018                          ©AFP

La France dans le piège russe en Syrie

C’est aux autorités russes que la France confie désormais l’acheminement de son aide humanitaire en Syrie.

Poutine sur la base de Hmeimim en décembre 2017

Emmanuel Macron n’a apparemment pas eu un simple entretien de courtoisie avec Vladimir Poutine, le 15 juillet au Kremlin, quelques heures avant la victoire française à la coupe du monde de football. Les deux présidents se sont en effet accordés sur la première mise en oeuvre d’un plan d’action commune en Syrie, envisagé dès leur sommet du 24 mai dernier à Saint-Pétersbourg. Un communiqué franco-russe, diffusé par l’Elysée le 20 juillet, a officialisé ce tournant majeur de la politique française en Syrie, maladroitement justifié par des considérations « humanitaires ».

UNE CAUTION DE L’ELYSEE AUX BOMBARDEMENTS RUSSES

Le communiqué du 20 juillet précise que « la France et la Russie mettront en oeuvre dans les prochains jours un projet humanitaire conjoint pour répondre aux besoins des populations civiles qui demeurent très importants dans la Ghouta orientale ». Dès le 21 juillet, c’est cette fois le ministère russe de la Défense qui confirme qu’un de ses gros porteurs a acheminé 44 tonnes d’aide française depuis l’aéroport de Châteauroux jusqu’à la base russe de Hmeimim, dans le nord-ouest de la Syrie. Rappelons que Hmeimim est, depuis le début de l’intervention directe de la Russie en Syrie, en septembre 2015, la base de départ des raids systématiquement menés contre les infrastructures civiles des zones insurgées, écoles, hôpitaux et voies de communications. Ces bombardements avaient jusqu’alors été condamnés catégoriquement par la France pour leur violation flagrante du droit international.

La France, en accordant ainsi un crédit « humanitaire » à la base de Hmeimim, ne fait pas que blanchir le corps expéditionnaire russe des crimes de guerre perpétrés en Syrie. Elle se met aussi dans la main de ce même corps expéditionnaire pour distribuer, au nom des deux présidents Poutine et Macron, une aide pourtant exclusivement française à l’attention des populations civiles. Les autorités russes précisent en effet que les « médicaments, tentes, vêtements, équipement médical et produits de première nécessité » acheminés depuis Châteauroux, via Hmeimim, arriveront dans les hôpitaux syriens sous la responsabilité du « Centre russe pour la réconciliation des parties au conflit ». La « réconciliation » est l’équivalent dans le lexique du Kremlin de la « pacification » chère autrefois aux armées coloniales, mais le résultat n’en est pas moins ravageur.

UN RENONCEMENT D’AUTANT PLUS SCANDALEUX QU’IL EST INUTILE

La Ghouta orientale, bastion révolutionnaire dans la banlieue de Damas, n’a été reconquise en avril 2018 par le régime Assad, avec le soutien déterminant de l’armée russe, qu’après un siège effroyable où au moins 1600 civils ont trouvé la mort. Des violences aussi systématiques, facilitées par le blocage de Moscou au Conseil de sécurité de l’ONU, avaient suscité, le 8 avril, cette déclaration d’une virulence exceptionnelle de Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères: « je condamne avec la plus grande fermeté la poursuite par le régime syrien du siège de la ville de Douma en Ghouta orientale, et les bombardements qui ont fait un grand nombre de victimes parmi les civils au cours des dernières 24h, en violation flagrante du droit international humanitaire ». L’utilisation d’armes chimiques par le régime Assad dans la même Ghouta orientale avait d’ailleurs entraîné, le 14 avril, un raid de représailles coordonné entre la France, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

Trois mois plus tard, la France choisit néanmoins d’abdiquer son autonomie d’action en Syrie au profit de cette Russie qui a contribué de manière implacable au siège de la Ghouta orientale et a récusé toutes les accusation d’emploi d’arme chimique par le régime Assad. On chercherait en vain la cohérence d’une politique qui poursuit parallèlement son engagement dans le nord-est du pays au sein de la coalition anti-Daech, dont les deux piliers sont le contrôle de la chaîne de commandement par les Etats-Unis et le déni de souveraineté du régime Assad sur cette partie du territoire syrien. Ce n’est pas en s’en remettant à Moscou ici, après s’en être remis là à Washington, que Paris retrouvera une certaine visibilité en Syrie, et encore moins la capacité de peser sur le règlement d’un conflit appelé à se prolonger encore longtemps.

Les partisans d’une soi-disant « realpolitik » se féliciteront sans doute de la prise en compte par Paris de la nouvelle donne en Syrie, très favorable à Assad du fait du soutien inconditionnel du Kremlin. Les tenants d’un authentique réalisme ne pourront, eux, que regretter que la France dilapide son crédit en Syrie pour y légitimer l’offensive de la Russie, incapable d’y transformer ses avantages militaires en processus de paix. Quant aux quelque 50.000 exilés de la Ghouta orientale, expulsés de leurs foyers par Poutine et Assad, ils n’auront plus que leurs yeux pour pleurer.

 

A man walks with his bicycle at a damaged site in the besieged town of Douma A man walks with his bicycle at a damaged site in the besieged town of Douma, Eastern Ghouta, in Damascus- SyA man walks with his bicycle at a damaged site in the besieged town of Douma A man walks with his bicycle at a damaged site in the besieged town of Douma, Eastern Ghouta, in Damascus- Syria March 30, 2018.

Lors d’un voyage de Poutine à la base militaire russe de Hmeimim en Syrie, un officier russe empêche Bachar al-Assad de se mettre à coté du président Russe…

Très intéressant… Ziad Majed


 

Ziad Majed : «Bachar n’est pas incontournable, c’est la Russie et l’Iran qui le sont»

http://video.lefigaro.fr/figaro/video/ziad-majed-bachar-n-est-pas-incontournable-c-est-la-russie-et-l-iran-qui-le-sont/5690587169001/

 

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Syrie : “La violence est dans les gènes de la famille Assad depuis 1970”


 

Syrie : “La violence est dans les gènes de la famille Assad depuis 1970”

Pour le politologue libanais Ziad Majed, le revirement de Macron sur Assad est immoral et dangereux, car la dictature alimente le terrorisme.

PAR LOUIS CHAHUNEAU

Modifié le 12/07/2017 à 11:09 – Publié le 11/07/2017

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À Alep le 24 juillet 2016, dans la zone rebelle. 200 000 civils ont été assiégés et bombardés pendant des mois par le régime d’Assad avec le soutien russe. © AFP/ AMEER ALHALBI

Le 21 juin,

dans une interview accordée à huit journaux européens, Emmanuel Macron déclarait que la destitution de Bachar el-Assad en Syrie n’était plus la priorité de la France, faute de « successeur légitime », suscitant l’inquiétude de l’opposition syrienne. Le président de la République ajoutait : « Bachar, ce n’est pas notre ennemi, c’est l’ennemi du peuple syrien. » La semaine suivante, il accueillait à l’Élysée Riad Hijab, le coordinateur du Haut Comité de l’opposition en vue des négociations, et réaffirmait son soutien « au peuple syrien », brouillant la diplomatie française au Proche-Orient.

Le politologue libanais Ziad Majed, spécialiste de la Syrie et enseignant à l’American University of Paris, a cosigné une tribune dans le quotidien Libération du 3 juillet pour dénoncer « ce revirement diplomatique majeur ». Pour Le Point.fr, il explique pourquoi ces propos sont ambigus et placent la France « dans la position d’un État complice ».

Le Point.fr : La politique française envers la Syrie a-t-elle vraiment changé entre François Hollande et Emmanuel Macron ?

Ziad Majed : Oui, en tout cas au niveau du discours. La vision de Macron, défendue par le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, consiste à s’allier avec la Russie dans une lutte plus virulente contre le terrorisme en Syrie. Cela rompt avec la politique de Hollande qui considérait que la lutte contre le terrorisme devait aller de pair avec une solution politique en Syrie, qui destituerait Assad. Macron n’y est pas opposé, mais explique que ce n’est pas la priorité et qu’Assad n’est pas l’ennemi de la France.

Emmanuel Macron a-t-il raison de dire qu’« Assad n’est pas l’ennemi de la France », mais « du peuple syrien » ?

Cette formule est dangereuse parce qu’elle exclut le peuple syrien de la communauté internationale. Un dictateur pourrait donc tuer, massacrer ? Cela alimente le terrorisme et la vengeance. Allez dire aux habitants là-bas que c’est de la « realpolitik ». Ça ne marche pas. Admettre que Bachar el-Assad est l’ennemi de son peuple, c’est reconnaître qu’il est criminel. Donc, il ne peut pas être légitime. L’argument ne tient ni au niveau pragmatique, ni au niveau éthique, ni même au niveau du droit international. Je comprendrais une coopération avec les Russes, mais avec des objectifs clairs et négociés à l’avance.

Entre 2005 et 2007, la plupart des djihadistes qui partaient combattre les Américains en Irak étaient manipulés par le renseignement syrien.

La France n’a-t-elle pas intérêt à ce qu’Assad reste au pouvoir, notamment pour reprendre la coopération entre les services syriens et ainsi améliorer son renseignement antiterroriste ?

Non, c’est un mythe, une illusion. Il y a eu quelques moments de coopération entre les services secrets français et syriens, mais cela a toujours fonctionné de manière très politique. Le régime syrien, quand il souhaite normaliser avec un État, lui fournit des listes, des noms, pour lui montrer qu’il est indispensable dans la lutte antiterroriste. Mais cela indique en réalité qu’il est impliqué dans les réseaux de terrorisme. D’ailleurs, ce n’est pas un secret qu’entre 2005 et 2007 la plupart des djihadistes qui partaient combattre les Américains en Irak passaient par Damas et étaient manipulés par le renseignement syrien, et en particulier par le beau-frère de Bachar el-Assad, Assef Chawkat, qui est mort en 2012 dans une explosion mystérieuse. Hafez el-Assad est également soupçonné d’avoir commandité l’attentat rue des Rosiers en 1982, ainsi que l’assassinat de l’ambassadeur français au Liban Louis Delamare à Beyrouth en 1981 (sa mort n’a jamais été élucidée, NDLR). Et le régime n’a plus les mêmes capacités au niveau du renseignement qu’il y a dix ans. Il est extrêmement épuisé. Les trois quarts du pays échappent à son contrôle. Il n’a pas de réseau dans la zone que contrôle Daech. Enfin, le terrorisme qui frappe la France a surtout été l’œuvre de citoyens français.

Le bombardement d’une base aérienne du régime par l’armée américaine s’inscrit-il dans une stratégie de long terme ?

C’était un acte isolé. Donald Trump a voulu marquer sa différence avec Obama : montrer que l’usage des armes chimiques entraînera une riposte immédiate des États-Unis. Mais la priorité des Américains en Syrie reste de détruire Daech en soutenant les Kurdes du côté de Raqqa.

Selon les renseignements américains, le régime serait sur le point de mener de nouvelles attaques chimiques. Quel serait l’intérêt pour Assad ?

Je ne pense pas qu’il y aura un énorme scandale si le régime réutilise le gaz sarin. Il l’a utilisé hier, et aujourd’hui, c’est le chlore. Il y a eu une telle banalisation de la mort en Syrie que plus rien ne surprend. Et s’il y a bien un domaine que maîtrise parfaitement le régime, c’est le dosage de la violence. En 2011, le régime ne s’attaquait pas aux manifestations dans les quartiers bourgeois où les gens s’habillent comme en Occident. En revanche, la mort s’est abattue dans les zones rurales, pauvres, sunnites, où les femmes sont voilées et les hommes barbus. Leur mort ne suscite pas la même réaction chez les Occidentaux. De plus, il y a un excès de violence incroyable dans les prisons de l’État. Ces histoires sont tellement inhumaines que beaucoup n’y croient même plus. La violence est dans les gènes de la famille Assad depuis 1970. Le régime pense qu’il survivra en humiliant sa population. Tous ceux qui veulent marcher la tête haute doivent être frappés jusqu’à la soumission. En arabe, on dit : « La mort ou la soumission. »

Penser que seul un dictateur est en mesure de tenir ce pays est totalement faux. On est en train de répéter les mêmes erreurs chaque décennie.

Dans quel état se trouve l’opposition syrienne ?

Après août 2013, et la volte-face d’Obama, l’opposition s’est sentie démunie et trahie, de sorte que beaucoup ont abandonné la lutte. Ce n’est pas une coïncidence si Daech est devenu puissant à partir de ce moment-là. Les forces islamistes de l’opposition se sont aussi renforcées, et les pays du Golfe leur ont rapidement apporté leur soutien. Au niveau international, l’opposition est représentée dans le Haut Comité en vue des négociations. Mais sur le terrain, il y a une fragmentation des forces : l’Armée syrienne libre, les forces islamistes et Fatah al-Cham. Ce dernier groupe n’est pas représenté dans la délégation au Haut Comité puisqu’il est considéré comme un mouvement terroriste.

Le problème, c’est que tous ces groupes très différents n’ont pas le même objectif politique. En Europe, on veut que l’opposition soit représentée par un seul homme, mais on oublie qu’elle est constituée d’acteurs de gauche, de droite, de libéraux, de communistes, d’islamistes, de tribaux, de féodaux… Ce morcellement est le fruit de 47 ans de dictature. La Syrie vit sous l’état d’urgence depuis 1963, et la prise du pouvoir par le parti Baas. Celui-ci a dissous les partis politiques, interdit les associations, la vie publique, monopolisé les médias. Et l’opposition politique, qui a depuis vécu en prison ou en exil, n’a jamais eu les ingrédients pour reconstruire un modèle politique.

L’opposition possède-t-elle encore la capacité nécessaire pour renverser Assad ?

Depuis l’intervention des Russes en septembre 2015, la chute du régime est devenue militairement impossible. Les Russes ont mené des dizaines de milliers de raids aériens. Certes, le régime ne contrôle que 24 % du territoire syrien, mais 65 % de la population vit dans ces zones qui concentrent les grandes villes comme Damas, Alep, Homs et Hama. Beaucoup de civils se sont réfugiés dans ces territoires, sous le contrôle du régime, pour éviter les bombardements. Bachar el-Assad a tout fait pour pourrir la vie des gens qui vivent dans les autres régions : les hôpitaux sont bombardés, et il n’y a pas d’eau ni d’électricité. Avant 2013, les gens documentaient les massacres pour témoigner au monde entier leur quotidien. Mais, depuis, ils le font pour leur mémoire parce qu’ils ont senti que tout le monde les avait abandonnés. Les islamistes avaient prédit cela. La relation quotidienne avec la mort a fait monter le poids de l’islam dans la société.

Les négociations de paix reprennent à Genève le 10 juillet. Peuvent-elles encore aboutir ?

Non. Les négociations ont commencé en juin 2012 avec l’idée d’une transition politique en Syrie. Puis, les Russes ont commencé à utiliser des termes comme « coalition » avec Assad, alors que les négociations visaient à mettre de côté le régime. Et les Nations unies ont ajouté une autre clause : « la lutte contre le terrorisme ». Or, les Russes considèrent toute l’opposition comme terroriste. Depuis, tout est bloqué. Les discussions à Astana, qui visaient à convenir de cessez-le-feu, ont abouti à la création de cinq zones de « désescalade » (celui de la ville de Deraa n’est pas respecté, NDLR). La moitié des groupes d’oppositions boycottent aujourd’hui les négociations, car les cessez-le-feu ne sont pas tous respectés.

Quelle solution préconisez-vous pour la paix ?

Ce ne sont plus les Syriens qui décident. La Russie et l’Iran gèrent leur diplomatie et veulent qu’Assad reste au pouvoir moyennant quelques réformes. Les Iraniens veulent garder le contrôle de Damas pour rester en contact avec le Hezbollah au Liban, la mer Méditerranée et la frontière israélienne. Les Russes veulent se poser comme les protecteurs du régime syrien tout en conservant leurs bases militaires à Tartous et Hmeimim. Mais penser que seul un dictateur est en mesure de tenir ce pays est totalement faux. On est en train de répéter les mêmes erreurs chaque décennie, sans apprendre des leçons du passé ni trouver les solutions. Ce n’est pas une coïncidence si Daech est apparu en Irak, en Syrie et en Libye. Il s’agit des régimes les plus atroces de la région. Saddam Hussein et Hafez el-Assad possèdent tous deux la même mentalité : des guerres, tout le temps, avec un écrasement des voix de l’intérieur. Et lorsqu’un État n’arrive plus à tout contrôler, la situation explose et, en l’absence de vie politique, ceux qui sont le plus structurés pour prendre la relève demeurent les djihadistes. L’intervention militaire en Libye (2011) n’est pas la première cause du chaos actuel, c’est surtout le non-accompagnement de la transition politique qui a mené à l’échec. L’Irak aussi a souffert d’une gestion défaillante après Saddam Hussein. En Syrie, il faut dès maintenant travailler à une transition politique.

http://www.lepoint.fr/monde/syrie-la-violence-est-dans-les-genes-de-la-famille-assad-depuis-1970–11-07-2017-2142309_24.php
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