Syrie : pas d’accord «total» pour un sommet quadripartite selon Erdogan


Syrie-Village Termanine- incendies suite aux raids et bombardements de l'aviationsrusse 18 fév 2020-3
Lors d’une conférence de presse à Ankara le 25 février, le président Erdogan a déclaré qu’il n’y avait pas encore d’accord «total» sur un sommet quadripartite sur la Syrie. REUTERS/Denis Balibouse

L’organisation d’un sommet sur la Syrie réunissant la Turquie, la Russie, la France et l’Allemagne ne fait pas l’objet d’un accord « total », a déclaré ce mardi 25 février le président turc Recep Tayyip Erdogan, jetant un doute sur cette réunion annoncée pour la semaine prochaine.

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« Il n’y a pas d’accord total » entre le président français et la chancelière allemande d’un côté, et le chef de l’État russe de l’autre. C’est ce qu’a affirmé le président turc lors d’une conférence de presse à Ankara.

Le 22 février, Erdogan avait annoncé la tenue d’un sommet quadripartite sur la Syrie le 5 mars, une initiative visant à trouver une solution à la crise dans la région d’Idleb, au nord-ouest de la Syrie, où une offensive du régime de Damas a provoqué une crise humanitaire.

Vers un entretien bilatéral avec la Russie ?

Lors de sa conférence de presse, Erdogan a affirmé que « dans le pire des cas », il pourrait avoir un entretien bilatéral avec le président russe à cette date-là.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a cependant assuré que « la possibilité d’une rencontre multilatérale est en train d’être étudiée ». Avant de rajouter qu’il « ne s’agit pas de contacts bilatéraux » entre Poutine et Erdogan.

« La décision n’a pas encore été prise puisque tous les participants potentiels n’ont pas donné leur accord », a expliqué Dmitri Peskov. Il a également laissé entendre qu’un sommet tripartite entre la Russie, la Turquie et l’Iran pourrait être organisé à la place d’une rencontre quadripartite.

Depuis 2017, cinq sommets entre Erdogan, dont le pays soutient l’opposition syrienne, et les présidents russe et iranien, Vladimir Poutine et Hassan Rohani, garants du régime de Damas, ont été organisés. Le dernier sommet de ce type a eu lieu en septembre 2019 à Ankara.

À Idleb, les tensions montent

Les tensions sont montées de plusieurs crans à Idleb depuis le début du mois de février avec des affrontements inédits entre l’armée turque et les forces du régime de Bachar al-Assad. Ces combats ont également suscité des frictions entre Ankara et Moscou, qui appuie le régime syrien.

Le président Erdogan a sommé les forces d’Assad de se retirer de certaines zones dans la province d’Idleb d’ici fin février, menaçant dans le cas contraire d’avoir recours à la force.

Quelque 900 000 personnes ont fui les combats à Idleb depuis le déclenchement en décembre de l’offensive du régime qui est déterminé à prendre ce dernier bastion rebelle, majoritairement contrôlé par des groupes jihadistes, en Syrie.

(avec AFP)

Le CICR demande que les civils soient autorisés à passer en toute sécurité à Idleb


Défense civile syrienne
@SyriaCivilDefe
2h
22 civils, dont 9 enfants et 7 femmes, ont été tués et 90 autres blessés, dont 22 enfants et 17 femmes, aujourd’hui, mardi, à la suite du ciblage d’avions de guerre russes et syriens, de la ville d’Idleb et de ses campagnes, ainsi qu’au Maarat Masrine Benneche, Sarmine Badama, Ariha, Kafranbel et Al-Najiya.
# Idlib_ sous le feu
# Casques blancs

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Défense civile syrienne
@SyriaCivilDefe
6h
11 civils, dont 7 enfants et une femme, ont été tués et 44 autres, dont 12 enfants et 12 femmes, ont été blessés du fait du ciblage d’une école abritant des personnes déplacées et des maisons civiles à Ma’rat Masrin dans la campagne d’Idleb, ce soir, mardi 25 février 2020.
# Idlib_ sous le feu
# Casques blancs

 

Le CICR demande que les civils soient autorisés à passer en toute sécurité à Idleb

25 février 2020
Sham News Network

Mardi, le Comité international de la Croix-Rouge a appelé toutes les parties à Idleb à permettre aux civils de traverser en toute sécurité pour échapper aux attaques et a rappelé à ces parties que les hôpitaux, les marchés et les écoles sont protégés par le droit international.

“Nous exhortons toutes les parties à permettre aux civils de se déplacer en toute sécurité, que ce soit dans les zones contrôlées par ces parties ou à travers les lignes de front”, a déclaré la porte-parole de la commission, Ruth Heatherington, lors d’un point de presse à Genève.

“Nous exhortons toutes les parties à autoriser le mouvement (des équipes de la Croix-Rouge) et à fournir des garanties de sécurité afin que nous puissions répondre de manière appropriée aux besoins des personnes des deux côtés des lignes de front”, a-t-elle ajouté.

Les maisons des civiles dans les zones libérées d’Alep et d’Idleb sont soumises à des frappes aériennes russes, accompagnées d’attaques au sol et d’intenses tirs d’artillerie et de missiles par Assad et des milices iraniennes, laissant des dizaines de martyrs et de civils blessés, ainsi que le déplacement de centaines de milliers de personnes vers des zones plus sûres, tandis que le régime d’Assad continue de progresser poursuivant la politique de la “terre brûlée”.

الدفاع المدني السوري
@SyriaCivilDefe
2h
مقتل 22 مدنيا بينهم 9 أطفال و7 نساء وأصيب 90 آخرين بينهم 22 طفل و17 امرأة، اليوم الثلاثاء، جراء استهداف الطائرات الحربية الروسية والسورية، مدينة إدلب وريفها، لكل من معرة مصرين بنش، وسرمين بداما، أريحا، كفر نبل، والناجية.
#إدلب_تحت_النار
#الخوذ_البيضاء

الدفاع المدني السوري
@SyriaCivilDefe
6h
مقتل 11 مدنيا بينهم 7 أطفال وسيدة وإصابة 44 آخرين بينهم 12 طفل و12 امرأة ، جراء استهداف مدرسة تأوي نازحين ومنازل المدنيين بمعرة مصرين في ريف إدلب، مساء اليوم الثلاثاء 25 شباط \ 2020.
#إدلب_تحت_النار
#الخوذ_البيضاء

اللجنة الدولية للصليب الأحمر تدعو إلى السماح للمدنيين بالعبور الآمن في إدلب

25.شباط.2020
شبكة شام الإخبارية

دعت اللجنة الدولية للصليب الأحمر كافة الأطراف في إدلب، يوم الثلاثاء، إلى السماح للمدنيين بالعبور الآمن هربا من الهجمات وذكّرت تلك الأطراف بأن المستشفيات والأسواق والمدارس محمية بموجب القانون الدولي.

وقالت المتحدثة باسم اللجنة روث هيذرنجتون في إفادة صحفية في جنيف “نحث كل الأطراف على السماح للمدنيين بالتنقل بأمان سواء في مناطق تسيطر عليها تلك الأطراف أو عبر الخطوط الأمامية”.

وأضافت “نحث كل الأطراف على السماح بتحرك (فرق الصليب الأحمر) وتقديم ضمانات أمنية حتى يتسنى لنا الاستجابة بشكل مناسب لاحتياجات الناس على جانبي الخطوط الأمامية”.

وتتعرض منازل المدنيين في المناطق المحررة بريفي حلب وإدلب لقصف جوي روسي مترافق مع هجمات برية وقصف مدفعي وصاروخي مكثف من قبل ميليشيات الأسد وإيران، ما خلف عشرات الشهداء والجرحى في صفوف المدنيين، فضلا عن نزوح مئات الآلاف باتجاه مناطق أكثر أمنا، فيما يواصل نظام الأسد تقدمه متبعا سياسة “الأرض المحروقة”.

Kafranbel “une ville Fantôme”


Kafranbel-ville-fantôme

Après sa destruction et le déplacement de son peuple … le régime et ses alliés s’emparent de la ville de « Kafranbel, l’icône de la révolution »

Sham News Network – 25 février 2020

Les forces du régime et les milices de la Russie et de l’Iran ont réussi aujourd’hui, mardi, à contrôler la ville de Kafranbel, l’une des villes syriennes les plus importantes connues comme « l’icône de la révolution syrienne », après des années de résistance et la confrontation du régime avec ses bannières, manifestations et la détermination de sa jeunesse, que le régime a combattue par tous les moyens afin de l’anéantir et vidée de sa population.

Les forces du régime et les milices russes et iraniennes ont réussi à progresser aux dépens des factions rebelles dans la campagne sud d’Idleb pour atteindre la ville stratégique de Kafranbel, après avoir contrôlé plusieurs villages et villes ces derniers jours.

Des militants ont déclaré que les forces d’Assad et les milices de soutien avaient récemment pris le contrôle des villages de Cheikh Dames, Kafrsinjah, al-Rakaya, Cheikh Mustafa, Maarat Horma et Bisqala, et avaient atteint la ville de Hass et la ville de Kafranbel, qui ont commencé à l’extirper, comme ils l’ont fait à Khan Cheikhoun, Saraqeb et Maarat al-Noumane.

Depuis les débuts du mouvement populaire pacifique contre Assad en Syrie, le régime a eu recours à la conquête des zones hors de son contrôle par le blocus, la destruction et l’oppression pour mettre à genoux son peuple révolté, concentrant toute la machine de guerre meurtrière pour discréditer ces personnes, détruire leurs villes et tuer la vie en eux, comme une politique de soumission qui n’a pas réussi malgré tout ce qu’il a commis comme atrocités.

La ville de Kafranbel ou comme on l’appelle « l’icône de la révolution syrienne » a eu sa part de l’arrogance d’Assad et de ses alliés, pour en faire une ville fantôme, puis la voler à ses habitants, après des années de mobilité civile distinguée et mondiale, elle a atteint avec ses peintures et ses pancartes et dessins murals, et après que sa population l’avait déserté en raison de bombardement aériens quotidiens et de missiles.

La transformation de la ville de Kafranbel en décombres vidée de la vie n’était pas le fruit du hasard lors de la campagne lancée par le régime Assad et la Russie sur les zones libérées fin avril dernier, car cette ville a un impact important sur le régime et la Russie car c’est l’une des villes les plus importantes qui se caractérise par ses activités civiles, dont ses pancartes ont atteint le monde entier grâce aux militants, ils ont préféré la plume aux armes, ce qui n’est pas apprécié par le régime, qui a longtemps décrit le mouvement comme armé et l’a qualifié de terrorisme afin de gagner la sympathie internationale.

Ces raisons ont incité le régime et la Russie à exprimer leur colère contre la ville, où ils ont commis un certain nombre de massacres, mais cela n’a pas été suffisant, car la part des avions russes a détruit l’infrastructure des hôpitaux, des boulangeries, des écoles et d’autres nécessités de la vie quotidienne pour pousser plus de cinquante mille personnes au déplacement, avec le poids réduit de leurs biens, laissant tout une vie derrière eux et une ville déserte à l’exception de ces fresques parmi les décombres.

Murail La révolution est une pensée et la pensée ne meurt jamais

بعد تدميرها وتهجير أهلها … النظام وحلفائه يستبيحون مدينة “كفرنبل أيقونة الثورة”

شبكة شام الإخبارية – 25.شباط.2020

تمكنت قوات النظام وميليشيات روسيا وإيران اليوم الثلاثاء، من السيطرة على مدينة كفرنبل أحد أبرز المدن السورية المعروفة بـ “أيقونة الثورة السورية” بعد سنوات من الصمود ومواجهة النظام بلافتاتها ومظاهراتها وعزيمة شبابها، التي حاربها بكل الوسائل حتى نال منها مدمرة خالية على عروشها.

واستطاعت قوات النظام وميليشيات روسية وإيرانية من إحراز تقدم على حساب فصائل الثوار بريف إدلب الجنوبي، والوصول لمدينة كفرنبل الاستراتيجية، بعد السيطرة على عدة قرى وبلدات خلال الأيام الماضية.

وقال نشطاء إن قوات الأسد والميليشيات المساندة، سيطرت مؤخراً على قرى الشيخ دامس وكفرسجنة والركايا والشيخ مصطفى ومعرة حرمة وبسقلا ووصلت لبلدة حاس ومدينة كفرنبل، التي بدأت باستباحتها كما فعلت في خان شيخون وسراقب ومعرة النعمان.

ومنذ بدايات الحراك الشعبي السلمي ضد نظام الأسد في سوريا، لجأ النظام إلى قهر المناطق الخارجة عن سيطرته بالحصار والتدمير والقهر لتركيع أهلها الثائرين، مركزاً كل آلة الحرب الفتاكة للنيل من عزيمة هؤلاء وتدمير مدنهم وقتل كل حياة فيها، كسياسية إرضاخ لم تفلح رغم كل ما ارتكبه من فظائع.

مدينة كفرنبل أو كما تعرف بـ “أيقونة الثورة السورية”، نالت نصيبها من غطرسة الأسد وحلفائه، ليحولها لمدينة أشباح، ثم يسرقها من أهلها، بعد سنوات من الحراك المدني المميز والعالمية التي حققتها بلوحاتها وجدارياتها، وبعد أن هجر أهلها وباتوا بعيدين عنها بسبب ماتتعرض له يومياً من قصف جوي وصاروخي.

لم يكن تحويل مدينة كفرنبل إلى ركام وإفراغها من كافة مقومات الحياة على سبيل الصدفة خلال الحملة التي شنها نظام الأسد وروسيا على المناطق المحررة نهاية إبريل من هذا العام، فلهذه المدينة وقع ثقيل على النظام وروسيا كونها من أهم المدن التي تتميز بحراكها المدني، والتي وصلت لافتاتها لمختلف أنحاء العالم عبر نشطاء فضلوا القلم على السلاح وهذا ما لا يحبذه النظام الذي طالما وصف الحراك بالمسلح وصبغه بالإرهاب لكسب التعاطف الدولي.

هذه الأسباب دفعت النظام وروسيا لصب جام غضبهم على المدينة حيث ارتكبوا فيها عدد من المجازر، لكن هذا لم يكن كافياً فكانت حصة الطائرات الروسية تدمير البنى التحتية من مشافي وأفران ومدارس وغيرها من مقومات الحياة لدفع أكثر من خمسين ألف نسمة للنزوح بما خف وزنه من متاعهم تاركين خلفهم شقاء السنين ومدينة خالية إلا من تلك اللوحات الجدارية بين الركام.

Errances du journalisme en Syrie


Errances du journalisme en Syrie

France 2 et Robert Fisk

paru dans lundimatin#231, le 24 février 2020

La capacité que l’on a à se projeter dans l’histoire d’un autre, d’un autre peuple, en l’occurrence le peuple syrien, ne tient pas seulement aux mystères de la trajectoire individuelle, ni à une disposition plus ou moins favorable pour se laisser prendre par le drame (le regard, la blessure, l’histoire) de celui qui subit la furie criminelle d’un régime aux relents génocidaires, ni même à la persistance de cette mémoire en nous, elle-même fragmentée et soumise à des temps contradictoires. Elle tient aussi à une chaîne informationnelle qui fabrique un temps contraint, le temps de l’indice et de la preuve, le temps de la manipulation objectivante de l’histoire en cours, et qui fourbit les armes pour les relativistes ou les négationnistes de tous bords.

Ce temps-là prend alors la forme d’un contretemps mortifère qui vient dissoudre le travail acharné des activistes syriens et de leurs relais, qui écrase ce travail dans l’espace nauséabond de la polémique, qui jette un voile de soupçon sur l’authenticité d’une construction à nue, parfois chaotique et désespérée (comment pourrait-il en être autrement ?) d’un récit des faits toujours et malgré tout adressé « au monde », à la face du monde. À sa face « vide et criarde » pourrait-on dire en prenant au sérieux les mots du boucher de Damas, lui qui profite de ce vide ou de cette absence de « monde » pour se refaire une légitimité en fait jamais totalement perdue. S’il en était autrement, le nord de la Syrie ne signerait pas le retour spectral d’un Srebrenica, ou d’un Varsovie, mais qu’importe, cela fait longtemps que nous savons comme ces comparaisons n’affectent en rien la marche de la destruction.

Se prendre les pieds dans un fil d’Ariane, tomber dans un mauvais labyrinthe{{}}

D’abord il y a eu un reportage sur France 2, intitulé sobrement « Idlib, la reconquête de Bachar El Assad  », signé Anne-Charlotte Hinet pour le journal de 20h du 15 février 2020, cinq petites minutes comme une plongée en eau douce dans l’empire du cool journalistique en temps de guerre. A-C Hinet est présente sur le terrain, au côté de l’armée, lotie d’une accréditation dont on sait déjà qu’elle n’est pas qu’un simple laissez-passer/laissez-voir, mais l’équivalent d’une cagoule pour l’ascension d’un sommet de propagande, ou d’œillères pour une course en sac dans les bras du régime. Avec la fine musique de l’innocence, et malgré quelques précautions d’usage, la petite voix déroule le roman de Bachar en alimentant la fiction d’une armée légale et laïque en lutte contre l’expansionnisme djihadiste.

« Depuis deux ans la ville de Ma’arrat al-Numan était sous le contrôle de djihadistes ayant fait allégeance à Daesh  »

On jette en pâture le nom d’une ville à un public occidental qui peine à placer la Syrie sur une carte, et on lui colle sur le dos, comme un poisson d’avril pas trop frais, le fameux drapeau noir. Mais quel sheitan se cache dans cette phrase anodine ?

Cette petite ville de 100 000 habitants située dans la province d’Idlib, tombée le 26 janvier de cette année est un exemple de ce qu’a été la révolution syrienne depuis ses débuts, malgré les multiples tentatives pour faire déborder son cours dans un lit sanglant : une réappropriation de l’espace politique muselé par le parti Baas, et une désaffiliation subversive face à certains artefacts sociaux-religieux [1]

[1] Pour comprendre la difficulté de cette opération, qu’on…

 

que l’on ne saurait percevoir en dehors du poids de la négation (négation de la vie) que ce régime imposait. Inutile de rappeler la force d’inventions politiques que furent les comités locaux, ni même les centres de médias alternatifs [2]

[2] On pense notamment au Ghouta Media Center, un important…

qui ont su prendre le relai, en temps de guerre, des médias traditionnels tout en se formant à marche forcée et dans des conditions où l’intégralité de l’existence était engagée. Là où il y avait des journalistes il y eut des héros, certains sont maintenant en exil, d’autres dans les camps, pour la plupart restés jusqu’aux tout derniers jours dans des villes dévastées, d’autres dont on ne retrouvera certainement jamais plus la trace. Les contraintes inhérentes à la clandestinité, aux coupures de courant en zones rebelles, et à l’arrêt stratégique des réseaux de téléphonie mobile ont produit une génération d’activistes qui ont su bricoler, et réinventer un métier, mais aussi maintenir des bibliothèques ouvertes [3]

 

[3] Les passeurs de Livres de Daraya, une bibliothèque…

 

, organiser des temps de jeux pour les enfants, reconquérir, enfin, des espaces de liberté aussi fragiles que nécessaires.On pourrait se demander pourquoi il a été si difficile de percevoir cet incroyable jaillissement de formes exemplaires quand il arrivait, cette trame de récits inspirants à même de remobiliser des émotions politiques toujours menacées de flaccidité et bien trop souvent, tournées vers nul lieu. « Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ni de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la relation » écrivait Edouard Glissant. Il ne s’agit pas d’une identification symbiotique dangereuse avec un peuple déchiré par la guerre qui abolirait par là même la distance des corps souffrants et des mémoires impossibles, mais de prendre au sérieux la prouesse révolutionnaire, de sentir comme une certaine radicalité peut en aiguiser d’autres, de s’affilier, de se toucher, puisque de toute façon, la terre est devenue une « pomme de pain » comme l’écrit le poète syrien Omar Yossef Soleiman.

La question n’est pas seulement le mensonge cheap à l’heure de la soupe. Même un mauvais géo-politologue égaré dans ses cartes sait que al-Nosra et Daesh se font aussi la guerre, et que si al-Nosra est bien présent à Idlib, Daesh lui s’en tient éloigné. Pour ceux qui le chercheraient, il faut se rendre dans les zones désertiques à l’ouest de l’Euphrate, mais la promenade est périlleuse. Faire rentrer de force Ma’arrat al-Numan dans la boîte du terrorisme apocalyptique a des effets performatifs évidents quand l’on voit à quel point le maillage lexical de l’extrême droite empuantit l’espace public, et s’acharne à faire passer nos amis pour nos ennemis. En ces jours où l’on prévoit de construire un mur sous-marin [4]

[4] 27 kilomètres de filets-barrières au large de Lesbos,…

 

en Grèce pour refluer les embarcations remplies de gens en quête d’une terre vivable, en ces jours où des appels d’offres technologiques vont s’affronter et s’affrontent déjà pour savoir comment faire d’une ligne d’horizon un fil de rasoir, ce genre de reportage bas de gamme n’est pas qu’une mauvaise blague télévisuelle de plus. C’est une accolade au crime qui nous fait penser que l’enfer a ses petits soldats un peu partout, qu’ils s’exportent à table et demain, on le sait, dans les urnes.Comme l’écrit le juriste franco-syrien Firas Kontar [5]

[5] L’intégrité, la patience et l’ardeur de Firas Kontar…

sur Twitter :

« À quoi bon informer, mettre en contact des rédactions avec des syriens à Idlib, faire témoigner des rescapés de l’enfer à un moment de grande écoute quand France 2 fait l’apologie d’Assad et casse tout le travail de sensibilisation fait par les activistes syriens et leurs soutiens »

Cet « à quoi bon » est ce qui nous guette si la temporalité et l’écriture des événements imposés par le régime saturent de plus en plus les espaces d’information de grande audience.

Il aurait été plus sage de rappeler comment ces villes du nord-syrien sont devenues au fil du temps des déversoirs d’autres villes, une région se déversant dans une autre, à mesure que l’armée progressait, et que la cité en question, Ma’arrat al-Numan, a pu accueillir jusqu’à 100 000 de réfugiés de Hama et d’Idleb, avant d’être entièrement vidée par le défouloir incendiaire de l’alliance russo-syrienne. Ce ne sont plus des villes mais des lambeaux, des douches de ciment pulvérisé où chaque rue porte le nom d’un explosif, roquettes à sous-munition, bombes-barils, bombes incendiaires. Ville-refuge elle-même en quête d’un refuge impossible, acculée à la frontière turque, qui bientôt volera en morceaux si rien ne bouge. Ville pillée aussi, les biens des absents se retrouvant massivement sur les marchés, à quelques kilomètres de là  [6]

. Ce pillage systématique est pourtant bien documenté, dommage que Anne Daesh-Partout ne sache pas comment se servir de twitter, sauf pour bloquer ceux qui dénoncent ses méthodes. Pour une chaîne qui a perdu en 2012 le correspondant de guerre Gilles Jacquier, cet affront à la vérité signe un changement de cap qui est comme un crachat sur la tombe des journalistes morts en faisant leur travail. Nous pouvons rappeler ici la mémoire de Remi Ochlik et Marie Colvin assassiné.e.s dans le quartier de Baba Amr à Homs, il y a quasiment huit ans jour pour jour. Rendre impossible le travail de la presse en usant délibérément de sa puissance de feu a été, dès le début de la révolution, une des stratégies du régime.La journaliste aurait pu aussi bien vérifier l’information selon laquelle ce seraient les « combats » qui conduisirent au saccage du musée de mosaïque vieux de 4 siècles, quand deux barils de TNT largués par les hélicoptères du régime ont effectivement saccagé ce joyau ottoman en 2015. Daesh n’a pas le monopole de la destruction des sites archéologiques. Ces sites-là ne sont pas que des lieux de merveilles et d’histoire, ce sont aussi des gisements symboliques d’une culture au feuilletage complexe [7]

[7]  Autre exemple particulièrement parlant de ce…

 

, tout ce qui l’oppose à la réplétion mortifère d’une dictature kitsch.Signe d’un temps aux passions génocidaires, on a vu la semaine dernière des miliciens du régime défoncer à coup de masse des tombes [8]

de soldats de l’Armée Syrienne Libre, eux qui ont combattu la clef de voûte Daesh-Assad avec la même ardeur, on les a vus déterrer les cadavres, planter des crânes sur des piques. Après avoir acculé le peuple syrien jusque sous la terre, dans des réduits poussiéreux, dans des caves (pour ceux qui avaient la chance d’en posséder une) voilà que les assadistes exhument les morts en direct et jouent les fossoyeurs apocalyptiques. Les temps sont vraiment mauvais quand on s’acharne ainsi sur les cadavres des vaincus. On sait ce que cela veut dire : vous ne connaîtrez jamais le repos, jusque dans la mort vous serez bannis du genre humain. Quelle est la différence notoire entre ce geste-là et les parties de foot qu’organisait Daesh avec des têtes humaines ? Que la cohorte des spécialistes du Moyen-Orient qui défile sur les chaînes d’infos nous expliquent. Viendra le temps où l’on découvrira des charniers de plusieurs milliers de personnes, et les discours confusionnistes qui amalgamaient l’entièreté de l’opposition syrienne avec Al-Qaeda ou Daesh seront obligés de transférer une partie de leur logiciel anti-impérialiste suranné dans les méandres d’un négationnisme pur-jus. Ou alors ils devront se dédire publiquement, mais soyons sûr que la bassesse et l’arrogance de ces gens ( Chomsky, Assange, Berruyer, Claude El Khal, Lancelin, etc…) ne nous permettront pas d’assister à ça. Il y a, il y aura des batailles de chiffres comme il y a eu une bataille des images « invérifiables » lors des attaques chimiques, puisque c’est le propre des expériences génocidaires que de susciter ce déraillement pseudo-critique. Mais comme l’écrit plus justement Catherine Coquio : « la demande de preuve adressée au témoin fait partie de la destruction » [9]

 

[9] Le mal de vérité ou l’utopie de la mémoire, Catherine…

 

. On ne pardonnera jamais à cette gauche soi-disant radicale ses compromissions, on n’obéira à aucun chantage électoral de nature à recouvrir les failles pyrénéennes qui nous séparent dorénavant de leur bafouillis sinistre.Aucun mot non plus pour les manifestations des habitants de feu Ma’arrat Al-Numan contre le régime et contre Hayat Tahrir Al-Cham, aucun mot pour les étudiant.e.s de l’Université Libre d’Alep refusant le « gouvernement de salut » de HTS et sa volonté de museler l’étude, aucun mot pour ces sit-in pacifistes où femmes, hommes et enfants furent bombardés par l’aviation russe. S’élever contre une double tyrannie, risquer deux fois la mort, chanter Ash-shaʻb yurīd isqā an-niām [10]

[10] Le peuple veut la chute du…

 

sous les croisillons des sukhoi russes, dans l’insécurité alimentaire et médicale, ça n’existe pas, ça n’est pas digne d’être conté, on préfère aligner les quilles d’un orientalisme fascisant et tirer avec des boules de cristal sur tous ceux qui veulent sortir la « mémoire des prisons » [11]

 

[11] Récits d’une Syrie oubliée, Yassin Al Haj Saleh, Les…

 

syriennes, de la prison à ciel ouvert qu’ont bâtie la famille Assad et sa garde prétorienne pour la livrer en cendre aux seigneurs de guerre. Assad préfère régner sur un pays vide, régnant sur son règne, ou sur un reste de population exsangue dont il reconduit le rêve de l’« homogène », trancher au coutelas dans les communautés, tenir les gens par les cordes du ventre en les affamant et en neutralisant par-là les formes d’entraide, on ne cessera de rappeler l’épreuve d’une mort technique et organisée qu’il fait subir à son peuple, à l’aide de la Russie et de l’Iran.En effet, la politique expansionniste des acteurs de guerre signe à même les murs sa volonté sordide de recouvrement intégral. Les mercenaires russes de la PMC Wagner, cette grande manieuse de poudre et d’atrocités, qui paradaient tout sourire fin janvier à Ma’arrat al-Numan, s’amusaient à taguer « Alep est à nous » sur les murs de la ville en 2016. Le nazisme décomplexé, couplé à un stalinisme [12]

cœur battant (on sait la propension des deux à se serrer la main) travaillent plus que jamais le lexique de la propagande russe, qui tue ses opposants politiques [13]

jusque chez nous et qui affiche ouvertement son expansionnisme cadavérique sur le Moyen-Orient et l’Europe de l’est. La tentative de rapprochement symbolique de Macron et Poutine, un peu battue en brèche façon clown ces derniers jours, est certainement plus grave que les errances d’une pseudo-journaliste. Mais tout ça participe d’une même étoffe dont on voit les coutures devenir les agrafes d’un récit poussif, mais odieusement efficace, pour la réhabilitation d’Assad.« Idlib, ce n’est plus qu’une question de temps, et nous avons beaucoup de patience  » déclare, sûr de lui, un des militaires présents. Cette patience n’est que le prête-nom d’un incroyable cynisme des nations-autruches, apeurées, crétinisées, hallucinées par la force de plus en plus fractale du racisme institutionnel et par la peur des migrants, en baisant la mule de ceux qui jettent ces femmes et ces hommes sur les routes de la mort, pour engranger des profits d’externalisation et s’assurer une place chaude dans les sphères maudites du pouvoir. Ceux dont le travail ne consiste plus qu’à « adapter la perception du risque à l’exigence croissante de protection » dirait Roberto Esposito.

On a aussi le choix d’écouter hommes et femmes qui travaillent à rendre lisible les témoignages des syriens, celles et ceux qui ensorcèlent la dictée sociale quotidienne et ses effets d’insomnies, qui blessent les fétiches de l’époque, qui piratent ce capharnaüm des somnambules, ou de nous enfouir dans les draps sales des nations en attendant que la liaison commerciale Paris-Alep [14]

ne soit rouverte selon l’impératif-corbillard des « réalismes politiques ».

Robert Fisk, que reste t-il de celui « qui reste ? »

Robert Fisk, lui, sait la différence entre Daesh et al-Nosra, pires ennemis s’il en est, dans ce siècle à ennemis. Et il a d’autres qualités que n’a pas cette mauvaise journaliste. Ce « grand reporter » anglais né en 1946 a joué, notamment, un rôle fort dans le témoignage du massacre de Sabra et Chatila (Beyrouth-est) en 1982 par les milices phalangistes actives dans les zones occupées par l’armée israélienne. C’est lui qui a écrit ce livre fameux : Pity the nation. C’est lui ’qui est resté à Beyrouth’ pendant l’offensive israélienne alors que les journalistes étrangers pliaient bagages. Pour ceux qui avaient perdu sa trace en 2018 alors qu’il exprimait benoîtement ses doutes sur l’attaque chimique [15]

[15] J’invite ceux qui le peuvent à lire l’un des livres…

 

du régime à Douma, Arte nous donne l’occasion de le retrouver dans un reportage au long cours diffusé cette semaine : « En première ligne, les vérités du journaliste Robert Fisk  », qui se veut l’exposition d’une « méthode », méthode qui peut-être par la suite librement « critiquée ». Qu’à cela ne tienne.Plongé in media res dans la ville iranienne d’Abadan en 1980 pendant la guerre Iran-Irak, sur la ligne du front. Tirs d’armes légères, nuages de fumée âcre au-dessus des palmiers, snipers embusqués par-delà le fleuve Chat Al-Arab. Pétrole brûlant la peau du ciel, images-mobiles et cultes annonçant les futures guerres du Golf où les puits de pétrole cracheront l ’ « effondrement de l’univers stellaire » ( Leçons de Ténèbres, Werner Herzog) ou plus prosaïquement, la mort de la terre sur terre. La ville est réduite à son fantôme. Robert Fisk et ses suiveurs (combien sont-ils ?) tentent de quitter cet enfer, ce repère d’assaillants invisibles. La voix est haletante, la caméra malmenée, ils s’engouffrent dans une voiture et l’on entend ces mots « On cherche à se mettre à l’abri. On roule tête baissée. Tant qu’on roule vite, ça devrait aller. Ici Robert Fisk, correspondant du London Times  ». Un trouble nous saisit, l’homme qui parle est à l’avant d’une voiture, il est âgé, il ne dit rien, il est filmé de trois quarts depuis le siège arrière, inquiétante étrangeté. On comprend la déliaison temporelle entre la voix et l’image, qui annonce une autre situation de guerre : la voiture que l’on croyait à Abadan roule dans une nouvelle ville fantôme, celle de Homs en Syrie, en 2018. Grande famille des villes martyrs, qui ne cessent d’accoucher ses enfants monstrueux. Ce véhicule est le ressort d’une métaphore filmique où le long tissu des ruines sert de coutures à deux carnages de l’histoire contemporaine. Parachutage elliptique qui nous ressaisit dans l’éternel retour de la destruction. Transport moderne. Mais Mr Fisk, on le voit bien, n’est plus en âge de courir sous les balles des snipers. Il devra travailler autrement s’il veut continuer à faire du « terrain ». C’est la promesse d’une méthode renouvelée mais selon un paradigme identique : y être, et voir, témoigner depuis la blessure, en robinson, en dépit de l’âge et de la bonne disposition physique que ce genre de situation implique. On se prend à douter, quand on a lu par exemple le livre-document de Jonathan Littell, Carnet de Homs, (2012), où les conditions extrêmes du travail journalistique sont répliquées dans la fragilité d’une prise de notes au jour le jour, où l’on perçoit sous le texte la vigueur meurtrière d’une menace d’éradication, qui le commande. ( La première page du livre est d’ailleurs consacrée à la mort de Gilles Jacquier). Subrepticement, on aperçoit deux militaires sur une moto qui double le véhicule de Robert Fisk, ça dure un quart de seconde, mais on les voit fixer la caméra et partir au loin. Militaires, et poissons-pilotes, donc.

Fisk semble rompu aux villes-mortes, il dit même qu’on « pourrait tourner un film Hollywoodien ici », amer cliché du « théâtre de guerre », et de « la scène du drame » : l’on se demande s’il arrivera à écrire un scénario à la hauteur des espérances du régime. Il marche dans le corps creux de Homs, il se gratte la tête, il n’y a plus rien à voir, Mr Fisk. Mais un correspondant, ça doit correspondre. Et si possible, correspondre à la réalité, et c’est là tout le problème quand une guerre est un crible de déformations radicales qu’il faut traverser, pour ramener une image claire. Quelque chose de simple suffirait, mais l’on sait comme la simplicité est une épreuve, et là-bas, plus que jamais. « Y’a t’il quelque chose en nous qui autorise tout cela ? » s’interroge t-il devant l’abîme d’un monde effondré, renvoyant à une « grande question » qui relève bien trop souvent d’une métaphysique dépolitisante.

« Tous les évènements historiques nous parviennent modifiés par les déformations particulières avec lesquelles ils se sont reflétés dans la conscience des contemporains  » écrivait Nadejda Mandelstam en une autre époque de tourments. Il s’agirait de comprendre à quel type de déformation et de modification ce fabricant de « reflets » participe, lui dont le statut de grand reporter ne tient plus ici qu’à un régime d’exception, de permissivité offerte par le pouvoir en place. Installé dans un pick-up, il se dirige en bonne compagnie vers la zone chaude qui l’intéresse, la région d’Idlib dont on n’est pas prêt d’oublier le nom [16]

[16] « la pire catastrophe humanitaire du XXI ème » siècle…

« Content de vous revoir » glisse t-il à un militaire du régime occupé à son radio-émetteur, certainement pour annoncer à l’arrière-garde aux manettes que Tintin au pays du Cham est bien arrivé. Après une heure de route, petite pause à un poste d’observation et de combat situé à Jebel Akrad (à 15 kilomètres de la frontière turque), sur une crête, en face des positions « d’Al-Nosra ». On aperçoit, à bonne distance, des soldats rigolards et semble-t-il un peu assommés dans des vêtements militaires trop grands, des casques obsolètes, on lit sur les visages des nationalités diverses, des jeunes enrôlés pour 100 dollars perdus dans des boucheries qu’ils ne maîtrisent pas. Fisk va rencontrer le commandant de comité de sécurité d’Idlib, pas n’importe qui, donc, un de ceux qui organisent le siège et l’apoplexie maximale des populations civiles. Les canons sont encore chauds des échanges du matin. Arrivé dans un bunker improvisé, on est saisi par une image. Fisk s’empare de la jumelle longue portée des militaires, et regarde. Après un zoom hasardeux, la caméra suit un mouvement désordonné d’observation, et cela ressemble soudainement à ces centaines de vidéos de tirs d’ATGM que les rebelles partagent sur internet, aux mauvaises images floues, où l’on voit mal là où l’on se demande quoi regarder. « Ils sont partis, il n’y a personne, les villages sont déserts » dit-il. Surprise. Encore une fois, il n’y a rien à voir, si ce n’est, à pic, un paysage à l’étale battu par les vents, un treillis de champs et de villages abandonnés. « Vous voulez voir autre chose ? questionne le commandant, comme un père las qui demande à son gosse s’il veut faire encore un tour de grand huit. « Oui, tout ce qu’il est possible de voir. » Mais la paire de jumelles fixe seule ce pays déserté, le regard n’est pas là. Le témoin tiers-garant qui observe est désœuvré, rendu inopérant par le piège dans lequel il s’est jeté tout seul.C’est donc ça, la méthode du grand Robert Fisk ? Voir avec les yeux de l’aigle, prendre les yeux qu’on lui donne, et voir qu’il n’y a rien à voir, mais le faire là où on lui dit, et reporter le rien du vu sur un petit annuaire de poche ? Mais ce qui nous est offert à nous de voir, c’est son aveuglement volontaire et les coordonnés qui le rendent possible. Triste spectacle, auquel bien des correspondants [17]

[17] On pourrait citer le grand toxicomane shooté à…

 

se livrent encore en Syrie. Ça ne serait pas très grave si on était, effectivement, dans un parc d’attraction, et non sur les lieux mêmes d’un rapport de force unilatéral. Ce genre d’offrandes dont le régime raffole et qui a trouvé un pied à terre en hexagone grâce à la chaîne très à la mode du Kremlin, la très digne RT France. On dirait la mouche qui s’exprime depuis la toile de l’araignée et qui parle de sa vie de mouche, sans se rendre compte de ce qui l’attend. La séquence sous morphine s’arrête avec les paroles du commandant qui annonce ne pas avoir d’autres endroits « très chauds » à montrer parce qu’il y a un accord de « cessez-le-feu », comme une dernière mauvaise blague, puisque les feux, en Syrie, n’ont jamais cessé, si ce n’est dans la langue malade des hauts commissariats onusiens. Alors on voudrait faire comme à l’entrée du film, remonter dans la voiture, et traverser le temps pour entrevoir le Fisk qui ne se compromettait pas avec les régimes sanglants, pour être sûr de n’avoir pas rêvé.On trouvera peut-être une explication aux errements tardifs de quelqu’un dont on a pu saluer le travail auparavant. Comme une absolutisation de sa méthode qui tourne à la performance individuelle. Il faudra l’écouter encore :

« Je suis dans une position très privilégiée dans mon métier de journaliste. En tant que reporter, je suis dans la rue, je vais sur le front, je vois la guerre mais je suis aussi chroniqueur. La plupart d’entres eux vivent à New York, Londres ou Paris et la plupart des reporters ne peuvent pas être chroniqueurs. J’ai la chance d’être les deux. Donc quand j’écris une série d’articles sur la Syrie par exemple, c’est que je suis allé sur place, que je ne relaie pas ce que j’ai vu sur Youtube. (…) Quand on ne va pas sur le terrain, pour parler aux gens et voir ce qui se passe, on ne peut pas s’approcher de la vérité. » Il invite ensuite à renouer avec « le journalisme à l’ancienne », « se renseigner sur ce que l’on voit » et surtout « prendre des notes » et ce pour « s’approcher de la vérité  ». Voir est le maître mot, le sésame qui ouvre les portes non de la perception mais de la vérité. La vérité qui est un lieu physique donc, dans lequel on peut tremper sa plume, et se faire le témoin clé d’une réalité parcourue, traversée et incarnée. Le modèle ancien du bon « passeur ». Mais quand on se fait le témoin d’un manque organisé, d’un vide construit dont on ne voit pas les ressorts pourtant évidents, alors on ne fait que signer des deux mains la stratégie d’un pouvoir qui lui maîtrise à la perfection ce jeu-là. Il ne cherche pas à être cru mais à se trouver dans une position dans laquelle serait produit un équivalent formel de la vérité, et qui lui sert de substitut : ce substitut, c’est la légitimation pour fin. Cette leçon de journalisme-à-la papa est recouverte par la banalisation à l’œuvre qu’elle produit. On peut couper le son, la messe est dite.

On pourrait également interroger la solitude du grand reporter concurrencé de toutes parts par les vrais témoins du drame syrien. Ils sont sur Twitter, Facebook, Youtube, Telegram, on pourrait donc vanter les mérites de l’opensource sans faire l’impasse sur la critique nécessaire de ces grands consortiums capitalistiques. Il n’empêche, on préfèrera toujours à l’aventurisme et l’isolationnisme critique d’un Fisk l’étoilement et l’archipel des informations que l’on pourra trouver en se tissant une communauté d’amis lointains, ces vrais amis qui nous rendent le service de ne pas trop croire à la fiction d’un œil cyclopéen directement connecté au réel. « Nul homme n’est une île », à quoi l’on pourrait ajouter ( de mémoire ) cette phrase de Robert Linhart dans L’Établi critiquant « le monopole de la trajectoire individuelle » dont les occidentaux se pensent bien trop souvent les uniques sujets. À la rigueur sceptique jetée sur le témoignage des autres, Fisk réserve un accueil souverain à son propre système herméneutique. Ça ne serait que du cartésianisme en couche-culotte si cela ne prenait place, une nouvelle fois, dans une chaîne lexicale qui lave la politique meurtrière du régime.

« On ne peut avaler une grappe de raisins d’un seul coup, mais grain par grain, c’est facile » dit un proverbe haïtien. Beaucoup sont inquiets : cette grappe ressemble de plus en plus à un essaim de frelons.

Emmanuel Fouché

[1Pour comprendre la difficulté de cette opération, qu’on ne peut résumer ici qu’à grands traits, il faut lire 19 femmes, de Samar Yazbek, aux éditions Stock.

[2On pense notamment au Ghouta Media Center, un important groupe de journalistes- activistes indépendants du pouvoir en place et des groupes armés. On pouvait voir une exposition de photographies de l’un de ses membres, Firas Abdullah, à la mairie du IIe arrondissement de Paris au mois de janvier.

[3Les passeurs de Livres de Daraya, une bibliothèque secrète en Syrie, Delphine Minouial-Numan s ses cartes sait que aul lieu. menacées ons politiques en les sortant de leurs territoires édictés. ants, reconquérir

[427 kilomètres de filets-barrières au large de Lesbos, le nouveau projet du ministre grec de l’intérieur, Panagiotopoulos. Source : https://www.dezeen.com/2020/02/10/greece-floating-sea-border-wall-news/

[5L’intégrité, la patience et l’ardeur de Firas Kontar face à ceux qui l’attaquent quasi quotidiennement nous laisse admiratif. Le directeur des reportages de l’information de France 2 s’est défendu de relayer la propagande du régime en faisant place à toutes les paroles contradictoires, notamment celle de Ardavan Amir-Aslani. Manque de bol, ce dernier est une figure de Russia Today, un admirateur notoire de Poutine. Mauvaise blague, ou signe des temps ?

[7 Autre exemple particulièrement parlant de ce feuilletage historique : « La mosquée des Omeyyades à Damas fut d’abord une cathédrale – qui renferme toujours une relique du crâne de Saint-Jean-Baptiste- construite sur l’emplacement d’un temple romain dédié à Jupiter, lui même bâti sur les ruines d’un temple en l’honneur d’Hadad, le dieu araméen du tonnerre. » Leila Al-Shami, Robin Yassin-Kassab, Burning Country, L’échappée

[9Le mal de vérité ou l’utopie de la mémoire, Catherine Coquio, Armand Colin, collection ’Le temps des idées’, 2015

[10Le peuple veut la chute du régime

[11Récits d’une Syrie oubliée, Yassin Al Haj Saleh, Les prairies ordinaires

[15J’invite ceux qui le peuvent à lire l’un des livres les plus poignants de la révolution syrienne, « A l’est de Damas, au bout du monde. Témoignage d’un révolutionnaire syrien » de Majd al-Dik aux éditions Don Quichotte.

[16« la pire catastrophe humanitaire du XXI ème » siècle selon l’ONU.

[17On pourrait citer le grand toxicomane shooté à l’espace télévisuel consacré au Moyen-Orient, Régis le Sommier, si on n’était pas tout de suite pris de dégoût pour ce ventriloque d’Assad. C’est un nom parmi d’autres, et l’on ne peut mesurer qu’avec un sentiment d’impuissance l’influence de ces gens.

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