La grimace d’un vieillard en sanglots incarne le dernier épisode de la tragédie dans la région d’Idlib. La photo, poignante, est devenue virale sur les comptes des Syriens sur les réseaux sociaux depuis quelques jours. A bord d’un véhicule de l’exode, un couple de vieux en tenue traditionnelle quitte, probablement pour la première fois de leur longue vie, leur maison à Maarat al-Noman. «Toute la cruauté et la souffrance du monde se reflètent dans ton visage mon vieux !» commente le reporter militant Hadi Al-Abdallah en publiant la photo. «Les détails de ton visage racontent notre douleur et notre impuissance, nos larmes et nos trahisons. Notre terre te ressemble en tout désormais», ajoute-t-il.

Tombée mercredi aux mains des forces du régime syrien au terme d’une campagne de bombardements aériens dévastateurs, la deuxième plus grande ville de la province d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, est désormais désertée par ses 150 000 habitants. «Maarat al-Noman présente un paysage de désolation : bâtisses éventrées ou aplanies, débris le long des routes, commerces aux rideaux métalliques baissés ou criblés de balles. La ville, aux souks autrefois bondés, s’est transformée en ville fantôme», décrit un correspondant de l’AFP entré dans la ville comme d’autres journalistes dans les pas de l’armée de Bachar al-Assad.

Une ville qui gardait à distances jihadistes et régime

Marquant l’une des dernières étapes de la reconquête par le régime syrien appuyé par la Russie des territoires échappant à son contrôle, Maarat al-Noman est surtout le symbole de la défaite de l’opposition civile et démocratique contre le pouvoir de Damas. Car malgré la domination de toute la région par les groupes armés islamistes, notamment ceux de l’ancien Front al-Nusra affilié à Al-Qaeda, la ville avait réussi à garder à distance les jihadistes. Des manifestations à la fois contre ces derniers et contre le régime Al-Assad se déroulaient encore il y a quelques semaines dans ses rues.

Gérée par un conseil civil élu par ses habitants, Maarat al-Noman était le dernier centre d’activité intense des organisations de la société civile syrienne. Les femmes y étaient particulièrement mobilisées pour l’éducation, la formation et l’action sociale. «Toute l’équipe de Women Now for Development est désormais déplacée», lit-on jeudi sur la page Facebook de cette ONG de femmes. «Elles ont dû abandonner leurs biens et leurs mémoires de toute une vie. Avant de fuir avec son fils de 7 ans, Muna a embrassé les murs de sa maison en pleurant», poursuit le post.

Un nouvel exode de «700 000 personnes» vers la Turquie

Comme des centaines de milliers d’autres déplacés fuyant les bombardements incessants des forces syriennes et russes depuis des semaines, les familles de Maarat al-Noman ont grossi les colonnes de voitures et de camionnettes surmontées de piles de matelas, de tapis et de couvertures qui encombrent la route en direction du nord. Ce nouvel exode de «700 000 personnes, déjà déplacées internes, qui avancent encore une fois vers la frontière turque, menace de créer une crise internationale», a estimé l’ambassadeur américain pour la Syrie, James Jeffrey, lors d’un point presse, jeudi. «On a compté 200 frappes aériennes russes et du régime syrien en trois jours», a précisé l’ambassadeur.

«Assad est bien plus fort que le coronavirus, note un habitant d’Idleb sur Facebook. Il tue en une seule journée plus que le virus en une semaine. Quand le monde va-t-il déclarer l’état d’urgence face aux crimes d’Assad ?»

Hala Kodmani