Les interventions étrangères menacent la diversité en Syrie


Boussole-بوصلة-سوريا

Les interventions étrangères menacent la diversité en Syrie

Dr. Samira Mobaied*
Golias Hebdo n° 596 semaine du 24 au 30 octobre 2019

Depuis l’annonce, mercredi 9 octobre, du début d’une nouvelle opération militaire de la Turquie contre les miliciens kurdes du PYD, la branche syrienne du PKK, les Syriens sont partagés entre ceux qui approuvent cette attaque contre une milice qualifiée de terroriste, pourtant alliée des Occidentaux dans la lutte contre le groupe État islamique, et ceux qui redoutent que la Syrie ne soit devenue le jouet des puissances étrangères, et qui refusent l’incursion des forces turques sur le sol syrien.

L’offensive turque en Syrie

En toile de fond, il ne faut pas oublier que toutes ces interventions résultent d’une façon ou d’une autre du processus d’Astana (Kazakhstan), où ont été signés le 4 mai 2017 des accords par la Russie, l’Iran et la Turquie, qui n’ont été validés ni par le régime syrien ni par l’opposition.

La cause syrienne est ainsi devenue un conflit international entre grandes puissances. Ces dernières marginalisent de plus en plus le peuple syrien et traitent ses territoires comme s’ils étaient un domaine public, sans aucune considération pour sa souveraineté. C’est l’un des résultats de la politique du régime Assad qui a vendu les territoires syriens et commis des génocides contre son peuple pour se maintenir au pouvoir. Il n’y a pas moins de responsabilité pour les forces d’opposition qui se sont trop souvent alignées sur une dépendance étrangère – y compris les Forces démocratiques syriennes (FDS).

En effet, les FDS se sont éloignées des Syriens en s’associant au parti PYD, branche du PKK turc, ouvrant ainsi la voie au transfert d’un conflit turco-turc sur le territoire syrien. Des Syriens s’y sont impliqués, alors que cela n’apportait rien à leur cause ni à leur avenir. Cet élément a fortement contribué à la création des groupes islamistes radicaux contrôlés par la Turquie durant les dernières années. Quels que soient les termes invoqués pour la désigner, cette alliance apparaît aujourd’hui comme un facteur déclenchant de l’intervention turque sur le territoire syrien.

On assiste à une nouvelle violation de la souveraineté syrienne lorsque des décisions sont prises sans se soucier de la présence des Syriens en tant que peuple existant sur son territoire, dans le pays de leurs ancêtres. Des millions de Syriens sont ainsi abusés, sans aucune représentation ni consultation quant à leur sort, sans visibilité sur leur avenir et menacés par la persistance de conflits extérieurs et internationaux au détriment de leur vie et de leur stabilité.

Des craintes pour les civils et pour la diversité ethnique dans la Djézireh

La Djézireh se trouve dans la partie du Nord de la Mésopotamie située au nord-est de la Syrie, le long des frontières avec la Turquie et l’Irak. Cette zone intermédiaire entre plusieurs foyers de civilisation bénéficie d’une diversité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse remarquable ; elle est peuplée principalement par des Arabes,
des Kurdes et des Assyriens.

Cette région s’est trouvée contrôlée par un parti marxiste et par des forces qui, depuis plusieurs années, ont joué de facto un rôle important pour combattre les forces de l’État islamique. Mais l’idéologie portée par ces courants ne faisait pas partie de la société syrienne dans cette région, et n’était pas en harmonie avec la diversité religieuse et ethnique actuelle.

On a déploré et documenté de nombreuses violations visant les droits des acteurs de la société civile arabe, assyrienne ainsi que des Kurdes ne faisant pas partie du PYD. De même, on a observé un trucage des résultats statistiques du recensement général dans le dessein de réduire les droits des autres communautés présentes au nord-est de la Syrie. Des associations de la société civile ont aussi relevé des tentatives de mise en cause par le PYD du patrimoine culturel local au cours de cette période.

D’un autre côté, plusieurs éléments font que les forces turques ne sont pas bien vues par les Syriens en général et par ceux de la Djézireh plus particulièrement. Parmi ces éléments, il y a le conflit Turco-Kurde qui dure depuis trois décennies. Il renvoie à une histoire particulièrement lourde des relations entre l’Empire Ottoman et les minorités, et finalement à l’affaire du « Sandjak d’Alexandrette » qui faisait partie des territoires de la République syrienne passé sous l’autorité de la Turquie en 1939 sous le mandat français.

Le discours haineux et le comportement discriminatoire et violent des forces islamistes contrôlées par la Turquie à Idleb (Al Noussra et Haiaa Tahrir Al Sham) envers les différentes composantes de la société syrienne, fait craindre une répétition de ces violations au nord-est de la Syrie. À Idleb, le nombre des Chrétiens ne dépasse pas mille personnes qui vivent sous la menace, humiliées et privées de pratiquer leurs rites religieux, sans oublier le meurtre de Suzanne Der Karkour, une enseignante chrétienne qui a été torturée, violée et tué à Yaqubiye, dans la région d’Idlib contrôlée par Hayat Tahrir Al Sham, où les biens des chrétiens ont été confisqués.

Quant à l’Armée nationale syrienne, qui combat aux côtés de la Turquie dans cette zone, elle relève officiellement du «gouvernement» en exil de l’opposition syrienne basée en Turquie et proche du courant de l’Islam politique. Ces courants idéologiques, qui visent à l’établissement d’un État fondé sur les principes de l’Islam, sont incompatibles avec la reconnaissance de la pluralité des valeurs et avec une définition de l’identité collective voulue comme multiculturelle et multiethnique. Ces courants sont également incompatibles avec la sécularisation politique et la séparation entre pouvoirs religieux et politiques. Des risques de violations des droits humains et du droit international existent. Cependant, l’Armée nationale syrienne a mis en place un comité de suivi des violations présidé par un militaire, membre d’un mouvement politique indépendant nommé « Déclaration de la Fédération Syrienne », composé selon une grande diversité ethnique, et qui porte la décentralisation, comme projet politique, ce qui peut permettre de transmettre des compétences administratives de l’État vers des entités locales, ainsi que la séparation entre pouvoirs religieux et politiques.

Toutes les interventions militaires en Syrie se succèdent sans afficher clairement leurs véritables objectifs, et l’on ne voit venir aucun mécanisme de retrait de toutes les forces militaires étrangères dans la perspective d’une Syrie libre et démocratique. Quant aux violations commises envers les civils, elles restent sans sanctions, l’impunité étant jusqu’ici la règle.

D’autres facteurs de menace depuis que le régime syrien reprend pied dans cette région

Face à cette situation, les Kurdes ont conclu, quelques jours après le début de l’opération militaire turque, un accord avec le régime Assad en vue d’un déploiement de l’armée régulière syrienne dans le nord du pays. Cette présence du régime syrien expose à d’autres facteurs de menace.

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